09 février 2007

Cabinet d'écriture curieuse # 2














C’est vrai, à notre époque tout le monde écrit. Même la pire racaille est un écrivain en puissance avec les SMS : « Ya des CRS dans ta rue ? ».

Désolé de le dire, mais c’est un vrai début de roman ça ! Bon , la plupart du temps ce roman en « puissance » part en couilles. Mais est-ce si grave ? Vaut-il mieux écrire un bon début qu’un infâme brouet sur 200 pages ?

Petit test : vous préférez quel début ?

« Orange, dans ton jardin des Souvenirs, je n’y étais pas. Et pourtant, ton nom gicle comme le fruit acide qui fait saliver, excite les papilles, énerve par sa trop grande saveur. » ( Le miroir sans tain- Michelle Meyer-1991)

Maintenant passons à Eijii Yoshikawa dans « La pierre et le sabre » (1935)

Takezo gisait au milieu des cadavres. Il y en avait des milliers.

A partir de ces deux « débuts », lequel vous donne vraiment envie de continuer ?

C’est très certainement « la pierre et le sabre » j’imagine... Et je dois vous dire que vous ne serez pas déçus avec des phrases comme « Le sabre perça l’air avec le bruit sec d’une corde d’arc, et un cri foudroyant remplit l’espace vide... »

Par contre, si vous préférez le premier « début », je balance pour les amateurs :

« Je suis seule dans mon tête à tête avec toi qui ne peut plus être un face à face. »

Ecrire une phrase pareille sur mon blog me demande un effort surhumain. Ça me rend malade. Vraiment ! ( pas que cette littérature soit "mauvaise", mais plutôt urticante ... c'est-à-dire psycho-élitiste...)

Bon, je vais me calmer avec un peu de gin, et je reviens.

Ça va mieux.

Tout le problème est de savoir si on écrit un roman par le début ?

Personnellement je préfère la méthode « deleuzienne » qui veut que tout pousse par le milieu. Cette technique permet des inventions narratives complexes, ce qui n’est pas le cas de la méthode chronologique.

Comme je le disais plus haut, tout le monde est écrivain ou comme le dit Technikart « « écrivant ». Donc si tout le monde écrit, le problème de l’écrivain ne se résume pas à l’action d’écrire...

Le problème fondamental de l’écrivain consiste donc à trouver sa « niche »... Ainsi 85 % des manuscrits sont des autobiographies. Ça fait beaucoup de monde pour une toute petite niche surtout si vous n’êtes pas Napoléon, Staline, Hitler ou David Ducruet...

Le wannabe « écrivant » devrait donc soigneusement éviter l’autobiographie. Christine Angot, qui est une fille intelligente s'est faufilée dans un espace libre qui est « l’autofiction ». Le mouvement était génial. Hélas, la place est prise, et brillamment, et seuls les fous se lanceraient dans l’autofiction à la queue de la Reine Christine.

L’écrivant doit se méfier des modes. Ainsi la mode du Thriller ésotérique à la « Da Vinci Code » est en surcharge pondérale. Jetez immédiatement vos manuscrits sur les templiers et autres illuminés.

Si vous étudiez attentivement le monde de la littérature vous découvrirez que chacun trône sur son fief tel un satrape intouchable.

Prenez Sollers, il s’est installé dans la posture du « libertin catholique » porte glaive du siècle des lumières. Il serait suicidaire de vouloir prendre la place de Sollers. De toute façon, a sa mort, les prétendants officiels se massacreront pour prendre son siège doré.

De la même manière il n’y a pas deux places pour le siège de « nouveau philosophe ». Un seul BHL suffit vous ne croyez pas ?

Vous vous rêvez en catholique du futur, et cyberpunk mystago-anarcho de droite. Laissez donc Dantec dans sa niche. Il a assez de mal comme ça a essayer de se faire des ennemis tout en vendant beaucoup de livres.

Un livre sur les nazis ? Stop ! Après « les Bienveillantes » le secteur est en zone interdite pour au moins dix ans...

Le roman révolutionnaire nanochevik ? Désolé...

Que faire ?

L’idée est de trouver un type de roman qui a été abandonné, oublié ou qui n’existe pas encore. L’idée est de trouver sa niche...

Je conseille l’ouvrage de Sarane Alexandrian « soixante sujets de romans au goût du jour et de la nuit » ( Fayard, 2000). Vous pourrez faire votre choix... Je donne là quelques exemples

-Le roman d’espionnage érotico historique

-Le roman délirant

-Le roman horaire unanimiste

-Le roman de rétrospection

-Le roman d’aventure mentale

-Le roman de sport

-Le roman sur rien

Etc...

Il y a bien sûr des centaines de possibilités.

Si j’avais à choisir, le roman de sport me plait bien. La niche a été abandonnée pour une raison inconnue ... Prenez le tour de France par exemple, voilà un sujet extraordinaire avec des trafics de drogues, des laboratoires qui inventent des pseudo EPO et qui transforment les coureurs en surhumains. Les équipes financées par des maffias. Les hackers américains dans les labos d’analyse. La guerre des sponsors. Les coups de putes. Les Bâtons dans les roues. La sexualité d’étapes. Les enquêteurs. Les politiciens. Le peuple ...


Une mine d’or pour celui qui sautera dans la niche.

3 commentaires:

ARTEMUS DADA a dit…

"Si j’avais à choisir, le roman de sport me plait bien. La niche a été abandonnée pour une raison inconnue ..."

En lisant ça je pense immédiatement à Harry Crews et son superbe roman Body

Tristan Ranx a dit…

C'est vrai, les Américains n'ont pas abandonné le roman de sport. Voir aussi le dernier FX Toole sur la boxe...

ARTEMUS DADA a dit…

L’idée de niche.

Sur l’idée de niche, je ne suis pas entièrement d’accord, je pense qu’il reste toujours une place, un espace voire un interstice à explorer où à combler.

L’exemple du « Da Vinci Code » est assez représentatif.
Sur une idée somme toute plaisante mais guère originale, c’est un roman qui m’a particulièrement déçu et là je ne parle pas en terme de style mais du point de vue de l’intrigue. L’auteur se moque du lecteur en utilisant non pas des ficelles mais des cordes pour ficeler sont histoire, les incohérences pullulent, ce n’est pas crédible, et je ne parle pas de vraisemblance.
Le résultat de la « révélation » est un pétard mouillé.
Alors d’accord ce livre a bénéficié d’un bourdonnement phénoménal, rapidement remplacé par un vacarme assourdissant, le tout relayé par un plan publicitaire sans précédent (c’est une figure de style).
Le pompon est certainement que ce livre, dans son préambule, soit présenté comme le résultat d’une enquête.
Poubelle.
Néanmoins, je pense qu’il est encore possible d’écrire un « bon » roman ésotérique. J’entends bon dans le sens, bien ficelé, agréable à lire.

D’un point de vue plus général, je vais prendre un autre exemple (certes, c’est chafouin d’utiliser quelques exemples afin d’illustrer une généralité).

L’exploration de la fiction dans une fiction et la mise en scène de personnages de romans.

« A House of Boat on the Styx…” de John Kendrick Bangs. Cet auteur, grâce à un procédé que je ne développerai pas ici, met en scène plusieurs personnages de roman mais aussi ressortant du mythe ou de la réalité [Captain Kidd, monsieur Le Coq, Shakespeare…] et, il leur fait vivre de nouvelles aventures.
John Myers Myers dans « Silverlock » et sa suite utilise un procédé différent, tout en utilisant le même matériau.
Dans la Forêt des Mythimages, Robert HOLDSTOCK, explore lui aussi les mythes et les personnages de fiction mais avec une autre approche.
PJ Farmer l’a également fait avec beaucoup de brio et de truculence.
Plus proche de nous dans le temps, Jasper Fforde avec les aventures de son héroïne Thursday Next chasse sur le même territoire mais sans copier ses prédécesseurs.
Alan Moore avec Tom Strong , Promethea, la Ligue des Gentlemen Extraordinaires explore avec beaucoup de talent et le monde des idées (son Ideaspace) et de fait, la culture populaire, mais aussi la magie.
Bill Willigham avec ses deux séries, « Fable » et « Jack of Fable » ne fait pas autre chose…. Mais autrement.

En France Xavier Mauméjean et Johan Heliot agissent de même chacun à leur manière.

Dans tout les cas que je cite, le terreau est le même mais la façon de l’aborder, de le sculpter est différente. Preuve s’il en est, qu’il est possible d’explorer des niches où d’illustres prédécesseurs ont déjà posé le pied. Ceci dit sans augurer d’un quelconque talent à celui qui déciderait de s’y aventurer.
Néanmoins si la démarche est faite avec sérieux et élégance il doit être possible d’être un suiveur honnête.
Surtout pour un débutant.
Imiter, s’inspirer sans plagier avant de découvrir et de suivre sa propre Voie en quelque sorte.

Après ce long pensum, félicitations pour tes réflexions qui donnent à réfléchir. C’est très intéressant et foutrement enrichissant.

Merci et bravo.

PS : Imaginer une nouveau type de roman est en tout cas très stimulant.