29 mars 2007

Photos 10 ans de Colette à la Scala

Quelques moments de grâce dans un océan de platitudes. Quelques regards furtifs, la caresse d'un flash, et le temps infime suspendu aux lèvres de belles inconnues, de ces passantes qui passent comme nous passons...






23 mars 2007

Vendôme, Techniboat et Colette

















La galerie du 22 place Vendôme a un petit côté loft berlinois chic. On passe rapide devant les photos Indiana Jones de Chayan K. Paysages à la Lost et inspirés par les « 9 inconnus » de Talbot Mundi ou les mines du roi Salomon revues par Photoshop. Le genre à s’arracher dans les boites de nuits de Singapour. Les tableaux de Neila Serano ont un petit côté Egon Schiele revival, avec une pointe acérée et des poses lascives et des petits commentaires poilants. Le champagne est bon et la compagnie variée. Un vieil écrivain vénézuélien me propose même de venir chez lui boire du champagne avenue Foch. Je décline aimablement l’invitation... C’est fou l’hospitalité des cocktails mondains ?

Rien de tel qu’une petite croisière sur la Seine. Le Techniboat nous attend quai Henri IV. Un grand yacht éclairé comme un sapin de noël rose et bleu. Ambiance foire du trône avec ses fontaines de chocolat fondant, ses barbes à papa, ses gaufres et autres glaces et bonbons à l’ancienne. Ah ! Ces lèvres goulues qui se tendent et ces doigts pourléchés, sans oublier le glissement huileux et noir du cacao sur un rouge à lèvre carmin. Et vogue le navire dans les frimas dignes d’un fiord norvégien. Le Capitaine est un vieux loup de mer et il pousse l’expédition jusqu’à Meudon, sans doute inconscient de la cargaison de pochtrons et de pochtronnes qu’il transporte en sus des passagers clandestins. Patrick Eudeline fait parti du lot, lui qui s’arrache la glotte dans un rock n roll déchainé en fond de cale. Sommes-nous dans le golfe des peines. Déjà beurrés, déjà verts à force de laper de l’alcool de genièvre, et de tournoyer de babord à tribord et d’avant en arrière à la recherche de Moby Dick. La Seine est une clepsydre... Oh Temps suspend ton vol ! Le capitaine Achab s’écroule devant nous après avoir envoyé un « mordeur » au tapis : L’homme s’envole comme une mouette et contrôle à la perfection son coefficient de pénétration dans l’air. Il semble posséder un gyroscope dans le bras droit, celui qui tient le verre à gnôle. Il retombe en déposant ses vertèbres une à une sur la moquette. Le verre reste à la verticale, pas une goutte ne manque, du grand art. Mais comme l’homme est poilu comme un loup garou et qu’il veut nous mordre nous nous dispersons dans la nature. Nous tombons sur la compagnie du bon goût alors que nous avons une haleine de bouc écossais. Une grosse Ferrari rouge nous attend sur le quai mais ce n’est malheureusement pas pour nous.

Colette a 10 ans mais "émancipée comme une salope de 21 ans" ( voir commentaire...), et telle une midinette elle va à la Scala. C’est un peu comme revenir sur le lieu de ses premières érections que de pénétrer cette grosse boite à meufs ! ça coince aux entournures mais à force de pousser dans la bonne direction comme une phalange d’hoplites, ça passe. On accumule les verres comme des mules, prévoyants Touaregs que nous sommes et la tribu s’éclate en mille morceaux. Je trinque avec Franck Knight et je croise Xavier de Moulin qui se fraie un passage avec son brise glace numérique- « J’ai perdu les stop talking, lui dis-je, je crois bien qu’ils ont arrêté de parler cette nuit ! Le flash lumineux de la caméra m’éblouit – « Moi aussi ! me répond l’homme à la caméra de Paris Dernière. ça c'est du réalisme soviétique ! Après les choses deviennent moins clair, c’est l’errance un verre à la main dans de multiples univers sonores : la boite à rap, le dance floor techno, le coin gay, les escaliers, bar VIP et la boite Rock n roll ou les stop talking retrouvés roulent leur bosse. On se dit que tout ça ne sert plus à rien, et on se gerbe, cul sec, dans les rues mornes d’un Paris matinal ou pas un chat ne bronche.

17 mars 2007

La pyscho-analyse révolutionnaire du Docteur Gross


Voici le Docteur Otto Gross, disciple de Freud et Carl G. Jung, qui passa la frontière de l'hérésie en s'éloignant des conceptions "bourgeoises" de ses maîtres. Otto Gross considérait que la psycho-analyse avait une vocation révolutionnaire, et qu'elle devait servir à libérer l'homme et la femme de leurs compulsions face à la société. Il préconisait le retour des pulsions et de l'érotisme dans une perspective anarchiste. Il influença l'anarchisme allemand mais aussi le groupe Dada de Berlin par l'intermédiaire de son disciple Franz Jung. Son emprisonnement en 1913 déclencha une "cause célèbre" en mobilisant de nombreux artistes européens comme Blaise Cendrars. Le personnage de Moravagine de Cendrars est d'ailleurs librement inspiré de la vie d'Otto Gross. Les idées de Gross influencèrent aussi l'écrivain anglais D.H Lawrence par l'intermédiaire de son épouse Frida von Richtofen ( ancienne amante d'Otto Gross.)
En proie à une dépendance à la drogue, le Docteur Gross mourru d'une overdose en 1920.

06 mars 2007

Francesco Barraca et Guido Keller

" Ferrari, peignez le cheval de mon fils sur votre voiture, il vous portera chance. " C’est la mère du Vicomte Francesco Barraca qui suggera cet emblème au jeune Enzo Ferrari qui venait de gagner sur le circuit de Savio à Ravenne en 1923. C’était ce petit cheval cabré qui était peint sur l’avion de chasse de Francesco Barraca, l’as de la chasse italienne qui fut tué au combat en 1918, dans des conditions similaires à celles du Baron Rouge, dont la fin fut racontée par Hugo Pratt dans l'album Corto Maltese, les Celtiques. L’un des membres de son unité, entièrement composée d’as, était Guido Keller dont la spécialité était d’organiser des duels « courtois » avec les aviateurs autrichiens. Il créa aussi « la confrérie des cheveux coupés » dont les impétrants devaient se couper les cheveux en altitude. L’avion de Keller était en outre équipé d’un service à thé et il n’était pas rare qu’il le pilota en pyjama accompagné de son aigle apprivoisé. Son caractère chevaleresque fit que seulement 3 victoires lui furent octroyées bien qu’il eut vaincu un nombre considérable de pilotes autrichiens sans les abattre. Devenu le « chef des opérations spéciales » du poète-soldat Gabriele D’Annunzio en 1919, il organisa les dernières grandes opérations de piraterie en Europe ainsi que de nombreux coups de mains, tels que le détournement de trains, ou l’enlèvement d’un général italien qui fût ensuite « invité » à dîner avec tous les honneurs. Ses expéditions aériennes furent dès lors de véritables opérations futuristes dadaistes. Un jour, se prenant d’amitié pour un jeune âne, il se posa dans le pré, attacha l’animal dans sa carlingue, et redécolla avec son nouveau compagnon...













Guido Keller


03 mars 2007

Le ténia des lazes est de retour !

Cette photo résume toute l’horreur de notre époque. L’homme est en pleine page d’un numéro du Figaro Magazine. Le paysage est celui d’un désert californien. Un sentiment d’obscénité m’étreint. Cette photo me dégoute, je veux détourner la tête, mais il est trop tard. L’homme est vêtu d’une combinaison blanche immaculée de peintre en bâtiment, il écarte les jambes, les pieds chaussés de Rangers militaires, poussant son bassin vers l’avant afin que le spectateur pose son regard vers sa braguette à la boursoufflure évidente. Il a les bras sur les hanches dans la position du dominant qui vous toise avec le mépris du surhomme. Je repense alors au poème de Paul Celan dont la lecture me tire encore les larmes. « Lait noir de l’aube, nous te buvons... ». Face à cette image du « maitre » hier comme aujourd’hui ... Les lunettes noires énormes, la chevelure blonde longue et frisée vient ajouter un mauvais goût kitch à cette vision d’horreur. La combinaison est ouverte sur un torse bronzé et puissant acquis sur des machines à fonte. L’homme revient 30 ans après. Ce n’est ni un Papillon ni un communard exilé à l’île du diable. Non « ce maître venu d’Amérique » est un petit chanteur de variété. Un faiseur patenté des années 1970. Il ne revient pas avec la hargne et le désespoir d’un Dreyfus, d’un Bakounine ou d’une Louise Michel. Il revient avec la morgue d’un nouveau riche faisant construire une hacienda mexicaine dans son village du Morbihan. « Je suis légion » dit-il, car « je suis partout ». Vous le verrez dans des clips publicitaires arborant un marcel, des biceps ostensibles et un énorme téléphone phallique. Vous lirez ces dépêches pré mâchées dans tous les quotidiens et journaux. Les ondes radiophoniques passant de l’anneau de Moebius à celui de Goebbels, chanteront le messie de la variété. Des journalistes crieront au génie, au retour de l’enfant prodigue. Les Femmes s’arracheront les ovaires sur son passage, les hommes s’émasculeront en l’honneur du demi-dieu. Il revient, et il veut de la chair, du sang et de l’argent. Il veut les royalties des 30 ans d’impatience, des 30 ans de mépris envers ces hommes et ces femmes. Il veut le fruit du malheur, prendre sa part des trente piteuses. Vous n’échapperez pas à son emprise, les étals des librairies arborent déjà des dizaines de livres à sa gloire. Vous achèterez le disque. Vous verrez le film. Un ventre énorme vous digère mais le ver solitaire, le ténia des lazes, veut sa ration de sang, de hype et d’honneurs. « Lait noir de l’aube, nous te buvons... ».

21 février 2007

20 ans de "Metro" : Faut-il interdire la presse gratuite en France ?

Le quotidien gratuit « Metro » vient de fêter ses 20 ans d’existence sur la terrasse du restaurant George du centre Beaubourg. Le vilain petit canard de la presse est aujourd’hui devenu une puissance médiatique et financière. Aujourd’hui le ton, le style « genre », la hype même, veut que l’on s’expose avec Métro. La journaliste Christine Ockrent n’hésite pas et bien d’autres encore... Et on entend comme un murmure, un voix d’outre tombe qui souffle à nos oreille cette monstrueuse prophétie ; « Il n’en restera qu’un ! »

20 ans ! Est-ce 20 ans de trop ? Faudra-t-il y ajouter 20 minutes de plus...

« Faut-il interdire la presse gratuite en France ? » C’est la question légitime que tout citoyen doit se poser, et peser le pour et le contre. Nous savons ainsi que les gratuits ont provoqué la disparition de nombreux magazines et qu’aujourd’hui une partie de la presse quotidienne est en grande difficulté. Pourtant, théoriquement et juridiquement la « gratuité » est une forme de « Dumping extrême » formellement interdite par les règles du marché, autant dire par le capitalisme... Vendre un produit à perte afin de détruire la concurrence est puni par la loi. Il est cependant de notoriété publique que les grands groupes ne respectent les règles du capitalisme quand cela les arrange. La forme la plus efficace de la subversion révolutionnaire est donc aujourd’hui, non pas de critiquer le capitalisme, mais au contraire d’obliger les « puissants » à en respecter les règles. Je me situe en ce sens dans la droite ligne des dissidents tchèques de la charte 77, qui ne critiquaient pas le système socialiste, mais qui lui rappelait sans cesse, que celui ci devait respecter sa propre juridiction ainsi que les traités sur les Droits de l’homme, signés en grande pompe par ses dirigeants. Cette problématique dont Vasclav Havel fut le Porte parole, est encore d’actualité avec le capitalisme. Imaginons un instant qu’un constructeur étranger décide d’inonder le marché français de voitures gratuites couvertes de publicité, avec l’objectif évident de détruire à court terme toute l’industrie automobile française, provoquant la fermeture d’usines et la faillite de centaines de sous traitants. Il est évident qu’il s’agit de ce que l’on peut appeler du « terrorisme économique » provoquant la précarité de centaines de milliers de familles. Et le terrorisme est aussi inacceptable qu’il soit économique, que politique ou religieux. On peut aussi remarquer que le terrorisme économique du dumping est bien plus destructeur que la plupart des attentats classiques...

Le problème de l’interdiction est un problème moral. Est-il légitime d’interdire ? Si nous prenons le problème sous l’angle de la liberté individuelle l’interdiction est au cœur de nos vies. Ainsi nous nous interdisons de manger de la nourriture avariée, d’avaler des champignons vénéneux, de caresser des crotales, ou des traverser les autoroutes les yeux bandés, et de fréquenter des cons... L’homme libre s’interdit des actions qui mettent en péril sa vie, celles de ses proches et de la communauté dans laquelle il vit. Considérant que notre culture est une donnée importante de notre survie, il est évident que nous protégeons l’environnement dans lequel nous vivons et que nous verrions d’un mauvais œil la destruction de nos villes anciennes aux profits de centres commerciaux ou de monades urbaines. La presse française fait partie de notre culture, et nous pouvons remonter jusqu’au Mercure de France, aux écrits des encyclopédistes, aux gazettes de la révolution en passant par l’Aurore de l’affaire Dreyfus et les presses clandestines de la résistance française. Si les gratuits menacent l’équilibre de notre tissu médiatique nous devons appliquer les lois qui protègent la liberté du commerce, de la même manière que nous les appliquons pour tout autre bien de consommation.

Encore une fois il ne s’agit nullement du contenu de ces « gratuits », et le fait qu’il s’agisse d’une information anémiée à base de dépêches n’a aucune importance. Qu’un gratuit soit composé des textes des plus grands philosophes ne le met pas hors du domaine de l’interdiction.

Ce qui pose problème ce n’est pas la gratuité en soi, mais l’utilisation de la publicité pour financer la gratuité.

Un gratuit sans publicité devrait donc être autorisé puisqu’il s’agit d’un geste altruiste et limité qui ne met en danger aucun secteur. (puisqu'à la différence des "automobiles" etc. Il s'agit de liberté d'expression...)

La loi devrait ainsi déterminer qu’un quotidien, magazine, etc. faisant appel à la publicité, ne devrait jamais être vendu en dessous de son seuil de rentabilité.

De même que les autorités interdisent les liquides transportés par les simples citoyens dans les avions, une société moderne et démocratique devrait interdire à certains groupes de presse d’éditer des « gratuits ». Simple application des mesures et des lois antiterroristes...

Et l’interdiction des gratuits doit être rapide. Nous t’attendrons pas 20 ans de plus et ne fêterons donc pas de 21e anniversaire.

Le chevalier de la Barre fut le dernier homme exécuté en France pour blasphème. Espérons que ce chevalier ne devienne pas le pénultième à cause de moi !

J'ai encore à l'oreille les paroles que prononça "Personne" à Jacques Beauregard " Tu te retrouve seul, seul face à cent cinquante !"

IN FERRO VERITAS


18 février 2007

Artemus Dada a dit...

Cette réponse d'Artemus Dada dans les commentaires mérite d'être exposée au grand jour. L'auteur, fort à propos, vient rappeler qu'il existe toujours une possibilité ou des espaces à explorer même au voisinage de ces fameuses " niches" littéraires...J'ai eu en outre le plaisir d'y découvrir le nom de l'écrivain Xavier Maumejean (voir photo) holmésien émérite que j'ai fréquenté jadis jusque dans sa ville de Douai. J'y était venu en chapeau haut de forme et costume victorien.
Merci à Artemus Dada.

Sur l’idée de niche, je ne suis pas entièrement d’accord, je pense qu’il reste toujours une place, un espace voire un interstice à explorer où à combler.

L’exemple du « Da Vinci Code » est assez représentatif.

Sur une idée somme toute plaisante mais guère originale, c’est un roman qui m’a particulièrement déçu et là je ne parle pas en terme de style mais du point de vue de l’intrigue. L’auteur se moque du lecteur en utilisant non pas des ficelles mais des cordes pour ficeler sont histoire, les incohérences pullulent, ce n’est pas crédible, et je ne parle pas de vraisemblance.
Le résultat de la « révélation » est un pétard mouillé.
Alors d’accord ce livre a bénéficié d’un bourdonnement phénoménal, rapidement remplacé par un vacarme assourdissant, le tout relayé par un plan publicitaire sans précédent (c’est une figure de style).
Le pompon est certainement que ce livre, dans son préambule, soit présenté comme le résultat d’une enquête.

Poubelle.
Néanmoins, je pense qu’il est encore possible d’écrire un « bon » roman ésotérique. J’entends bon dans le sens, bien ficelé, agréable à lire.

D’un point de vue plus général, je vais prendre un autre exemple (certes, c’est chafouin d’utiliser quelques exemples afin d’illustrer une généralité).

L’exploration de la fiction dans une fiction et la mise en scène de personnages de romans.

« A House of Boat on the Styx…” de John Kendrick Bangs. Cet auteur, grâce à un procédé que je ne développerai pas ici, met en scène plusieurs personnages de roman mais aussi ressortant du mythe ou de la réalité [Captain Kidd, monsieur Le Coq, Shakespeare…] et, il leur fait vivre de nouvelles aventures.
John Myers Myers dans « Silverlock » et sa suite utilise un procédé différent, tout en utilisant le même matériau.
Dans la Forêt des Mythimages, Robert HOLDSTOCK, explore lui aussi les mythes et les personnages de fiction mais avec une autre approche.
PJ Farmer l’a également fait avec beaucoup de brio et de truculence.
Plus proche de nous dans le temps, Jasper Fforde avec les aventures de son héroïne Thursday Next chasse sur le même territoire mais sans copier ses prédécesseurs.
Alan Moore avec Tom Strong , Promethea, la Ligue des Gentlemen Extraordinaires explore avec beaucoup de talent et le monde des idées (son Ideaspace) et de fait, la culture populaire, mais aussi la magie.
Bill Willigham avec ses deux séries, « Fable » et « Jack of Fable » ne fait pas autre chose…. Mais autrement.


En France Xavier Mauméjean (Photo) et Johan Heliot agissent de même chacun à leur manière.

Dans tout les cas que je cite, le terreau est le même mais la façon de l’aborder, de le sculpter est différente. Preuve s’il en est, qu’il est possible d’explorer des niches où d’illustres prédécesseurs ont déjà posé le pied. Ceci dit sans augurer d’un quelconque talent à celui qui déciderait de s’y aventurer.
Néanmoins si la démarche est faite avec sérieux et élégance il doit être possible d’être un suiveur honnête.
Surtout pour un débutant.
Imiter, s’inspirer sans plagier avant de découvrir et de suivre sa propre Voie en quelque sorte.

Après ce long pensum, félicitations pour tes réflexions qui donnent à réfléchir. C’est très intéressant et foutrement enrichissant.

Merci et bravo.

Artemus Dada

PS : Imaginer une nouveau type de roman est en tout cas très stimulant.

Verbatim #1












Les bouteilles de côtes de Bourg s’enchaînent comme un tir de A10 sur des blindés anglais (blue on blue). Mais bon, notre cockpit ressemble plus à une taverne de la renaissance avec des tapisseries des Gobelins attaquées par le tabac et les termites. A quelques encablures temporelles on pourrait y croiser Marlow, Cyrano, Lulli, Monsieur Poquelin et même Ravaillac. C’est un peu pareil aujourd’hui, sans les rapières et les dagues- quel dommage !-
Je me transforme en chroniqueur improvisé. Eau forte prise sur le vif en fonction vidéo. A défaut d’exploiter un film brouillé, je retraduis verbatim, comme un espion de l’ex RDA. Voici donc l’exposé Romain Gary fait par L. à 3 heure du matin :

« Romain Gary c’est tout dans le rapport des hommes et des femmes. Il a une langue, un français que personne n’est plus capable de parler comme lui. Et ça c’est triste... Non je ne suis pas réactionnaire ! Mais quand tu entends parler Romain Gary, tu te dis que ce mec il a tout fait, et voilà et c’est un bonheur d’écouter Romain Gary parler, parce qu’il va tout t’expliquer. Tout quoi ! Non ce n’est pas réactionnaire ! Il ne parle même pas de mai 68, il parle de tout et de rien, des femmes... En plein mai 68, la libération sexuelle, il y a des mecs qui sont en train de lui dire » Alors vous, votre réputation, vous êtes quand même quelqu’un qui est très libertaire dans votre façon de vivre. En tant qu’écrivain votre vie elle à quand même... « Le mec il est là, et il dit mais attends « qu’est ce que tu me raconte ? » C’est Bernard Pivot et l’autre Jacques Chancel... Tout ça pour dire que Romain Gary c’est un mec extraordinaire ! Au delà de cette limite votre tiket n’est plus valable, il a écrit ça, et il y a ces espèces de traînes savates parisiens de la littérature qui viennent le faire chier. Qu’ils crèvent en enfer ! »

11 février 2007

Cabinet d'écriture curieuse # 3













La metastructure narrative


Je viens de boucler le quatrième « chapitre » de mon projet de roman, ce qui équivaut à 12 779 mots... Il me reste donc encore deux chapitres pour achever la première partie du roman.

Chaque « chapitre » répond à une contrainte narrative inspirée des règles de la biomécanique de Meyerhold. C’est Eisenstein qui avait théorisé ces conceptions en les adaptant au montage cinématographique du cinéma soviétique. Je n’ai aucune information sur l’utilisation antérieure de ce procédé dans le cadre du roman... Quoiqu’il en soit, j’ai adapté ces « règles » à mes propres conceptions romanesques. Il faut dire que suite à l’assassinat de Meyerhold par Staline (voir photo de l'arrestation) et à la difficulté d’avoir accès aux premiers textes théoriques d’Eisenstein pendant plus de 60 ans, la biomécanique de Meyerhold a disparue du champ de la culture occidentale. Ce n’est qu’à la fin des années 1990, par l’intermédiaire de l’universitaire américain Mel Gordon, que la biomécanique à été « redécouverte ».

La biomécanique se veut comme une science du mouvement qui trouve son application dans le jeu de l’acteur, sa manière de se mouvoir, mais aussi dans un cadre plus général, dans l’élaboration d’un langage moderne qui trouve son aboutissement chez Eisenstein

Le mouvement Biomécanique est divisé en 6 phases

1- Le recul : Lors de la préparation d’un mvt dans une direction, le mvt est fait dans un sens inverse. Il s’agit d’une loi fondamentale de la biomécanique.

2- La suspension : un mouvement léger, une vibration survenant à la fin du recul.

3- La fixation : un arrêt imperceptible à la fin de la suspension

4- Micro recul : un mvt inverse réduit dans le temps et l’espace

5- Action : c’est le mouvement libre en tant que tel, résultat des phases antérieures.

Cette « metastructure » doit cependant être suffisamment invisible pour ne pas alourdir la lecture. C’est bien sûr un point de vue subjectif, puisque je considère que de nombreuses expérimentations du « nouveau roman » étaient illisibles. Le seul exemple de réussite est « la vie mode d’emploi » de Georges Perec qui reste encore aujourd’hui la « bible » d’écrivains comme William Gibson ou Chuck Palaniuk , mais aussi de M.G Dantec ( il ne le crie pas sur les toits...), qui utilise la structure des sephirots de la Kabbale chrétienne pour structurer ses récits, avec un échec patent de « Villa Vortex » et une belle réussite de « Cosmos inc. »

Inventer ses propres structures narratives est ce que Henry James appelait « la motif dans le tapis ». C’est la condition élémentaire de tout roman qui tente d’inventer la littérature. Il faut cependant reconnaitre que 95% des romans publiés en France n’ont aucun « motif dans le tapis ». Il s’agit pour la plupart du temps, d’un simple assemblage de phrases, d’une conception accumulatrice de mots qui fabriquent des « pâtés », ou, dans le meilleur des cas, une virtuosité technique de l’impromptu.

Malheureusement, il est bien évident qu’aucune structure narrative complexe n’est le Saint Graal permettant de réaliser un bon roman... Il faut juste explorer la mer ténébreuse en espérant tomber un jour sur le vent Paraclet de la littérature ...

09 février 2007

Cabinet d'écriture curieuse # 2














C’est vrai, à notre époque tout le monde écrit. Même la pire racaille est un écrivain en puissance avec les SMS : « Ya des CRS dans ta rue ? ».

Désolé de le dire, mais c’est un vrai début de roman ça ! Bon , la plupart du temps ce roman en « puissance » part en couilles. Mais est-ce si grave ? Vaut-il mieux écrire un bon début qu’un infâme brouet sur 200 pages ?

Petit test : vous préférez quel début ?

« Orange, dans ton jardin des Souvenirs, je n’y étais pas. Et pourtant, ton nom gicle comme le fruit acide qui fait saliver, excite les papilles, énerve par sa trop grande saveur. » ( Le miroir sans tain- Michelle Meyer-1991)

Maintenant passons à Eijii Yoshikawa dans « La pierre et le sabre » (1935)

Takezo gisait au milieu des cadavres. Il y en avait des milliers.

A partir de ces deux « débuts », lequel vous donne vraiment envie de continuer ?

C’est très certainement « la pierre et le sabre » j’imagine... Et je dois vous dire que vous ne serez pas déçus avec des phrases comme « Le sabre perça l’air avec le bruit sec d’une corde d’arc, et un cri foudroyant remplit l’espace vide... »

Par contre, si vous préférez le premier « début », je balance pour les amateurs :

« Je suis seule dans mon tête à tête avec toi qui ne peut plus être un face à face. »

Ecrire une phrase pareille sur mon blog me demande un effort surhumain. Ça me rend malade. Vraiment ! ( pas que cette littérature soit "mauvaise", mais plutôt urticante ... c'est-à-dire psycho-élitiste...)

Bon, je vais me calmer avec un peu de gin, et je reviens.

Ça va mieux.

Tout le problème est de savoir si on écrit un roman par le début ?

Personnellement je préfère la méthode « deleuzienne » qui veut que tout pousse par le milieu. Cette technique permet des inventions narratives complexes, ce qui n’est pas le cas de la méthode chronologique.

Comme je le disais plus haut, tout le monde est écrivain ou comme le dit Technikart « « écrivant ». Donc si tout le monde écrit, le problème de l’écrivain ne se résume pas à l’action d’écrire...

Le problème fondamental de l’écrivain consiste donc à trouver sa « niche »... Ainsi 85 % des manuscrits sont des autobiographies. Ça fait beaucoup de monde pour une toute petite niche surtout si vous n’êtes pas Napoléon, Staline, Hitler ou David Ducruet...

Le wannabe « écrivant » devrait donc soigneusement éviter l’autobiographie. Christine Angot, qui est une fille intelligente s'est faufilée dans un espace libre qui est « l’autofiction ». Le mouvement était génial. Hélas, la place est prise, et brillamment, et seuls les fous se lanceraient dans l’autofiction à la queue de la Reine Christine.

L’écrivant doit se méfier des modes. Ainsi la mode du Thriller ésotérique à la « Da Vinci Code » est en surcharge pondérale. Jetez immédiatement vos manuscrits sur les templiers et autres illuminés.

Si vous étudiez attentivement le monde de la littérature vous découvrirez que chacun trône sur son fief tel un satrape intouchable.

Prenez Sollers, il s’est installé dans la posture du « libertin catholique » porte glaive du siècle des lumières. Il serait suicidaire de vouloir prendre la place de Sollers. De toute façon, a sa mort, les prétendants officiels se massacreront pour prendre son siège doré.

De la même manière il n’y a pas deux places pour le siège de « nouveau philosophe ». Un seul BHL suffit vous ne croyez pas ?

Vous vous rêvez en catholique du futur, et cyberpunk mystago-anarcho de droite. Laissez donc Dantec dans sa niche. Il a assez de mal comme ça a essayer de se faire des ennemis tout en vendant beaucoup de livres.

Un livre sur les nazis ? Stop ! Après « les Bienveillantes » le secteur est en zone interdite pour au moins dix ans...

Le roman révolutionnaire nanochevik ? Désolé...

Que faire ?

L’idée est de trouver un type de roman qui a été abandonné, oublié ou qui n’existe pas encore. L’idée est de trouver sa niche...

Je conseille l’ouvrage de Sarane Alexandrian « soixante sujets de romans au goût du jour et de la nuit » ( Fayard, 2000). Vous pourrez faire votre choix... Je donne là quelques exemples

-Le roman d’espionnage érotico historique

-Le roman délirant

-Le roman horaire unanimiste

-Le roman de rétrospection

-Le roman d’aventure mentale

-Le roman de sport

-Le roman sur rien

Etc...

Il y a bien sûr des centaines de possibilités.

Si j’avais à choisir, le roman de sport me plait bien. La niche a été abandonnée pour une raison inconnue ... Prenez le tour de France par exemple, voilà un sujet extraordinaire avec des trafics de drogues, des laboratoires qui inventent des pseudo EPO et qui transforment les coureurs en surhumains. Les équipes financées par des maffias. Les hackers américains dans les labos d’analyse. La guerre des sponsors. Les coups de putes. Les Bâtons dans les roues. La sexualité d’étapes. Les enquêteurs. Les politiciens. Le peuple ...


Une mine d’or pour celui qui sautera dans la niche.

31 janvier 2007

Soirée K ( Karl Lagerfeld) chez BETC... Faut-il sauver K ?











Lorsque les portes rouges de BETC
, se sont ouvertes, nous étions tractés par quelques fantomatiques cordons ombilicaux vers les entrailles d’un géant alangui. A l’intérieur, la cavité abdominale comportait un dance floor et un jeu de miroirs déroulant à l’infini ses synapses suceuses de matières grises. Nous avions quitté le monde pour un continent de faux semblants. Ici, dans le lieu ou se camembérise le temps de cerveaux de la nation et du monde, et ou s’échelonnent les cités virtuelles des %. Ici, l’homme et la femme ne sont plus que des particules amagnétiques roulant au hasard. C’est l’univers du syndrome de Parsifal, comme un défilé de mode qui exclu par contrat le sens du toucher des procédures opérationnelles.












La musique paraissait aplatie par le besoin mesquin de s’infiltrer dans les recoins des ascenseurs et des supérettes. Une musique lointainement « techno » comme la filière de la vache folle était l’écho lointain d’un cannibalisme bon enfant. La montée en puissance chamanique d’un Front 242, n’est plus de mise, il faut savoir raison garder tout en singeant le singe. C’est le talibanisme de l’esprit. Et ici, l’esprit néo dieu est partout. Derrière les portes rouges se trouve le méga cerveau mammifère de l’humanité. Le monde de la consommation joue sur ce qui nous apparente au simiesque et non à ce qui nous en éloigne. La faim et le burlesque sont les deux mamelles du cerveau animal. Le singe qui achète. Celui qui rigole de la main coupée. Le burlesque, pas l’humour et le rire d’Aristote... La faim comme le désir la jalousie comme un confucianisme de la consommation. Aux portes, pourtant, la prose mallarméenne de l’homme faisait entendre sa voix. Entre Till l’espiègle, et Louis de Funès, il sautait en tous sens, bondissait, poétisait devant les cerbères sur les tribulations d’un sans famille. Humain trop humain vous resterez dehors semblait ordonner un commandeur inflexible. Finalement, à l’orée du climax, fatigué des Moët, alors que la lassitude nous étreignait, il vint. Non pas l’homme du dehors, le dernier aventurier. Oh non ! Mais lui, celui qui n’est pas. Appelez-le K. ou peut être Karl Lagerfeld. On se souvient de ces hommes qui, après des années de goulag étaient restés eux même. Libres. Pour K, c’est le contraire, et c’est au soir de sa vie, découvrant pour la première fois un style et un corps, qu’il perdit toute identité, aspiré par le corpus média. Sanglé dans une chemise des années 1915, compressant son corps de buveur de bière dans le reliquat freluquet d’un lutin, le cheveu blanc noué en catogan, les lunettes d’aveugle, cachant, sait-on jamais, les yeux rouges du vampire ? Mais de l’espèce anémiée. Le vampire falciforme qui vit dans une prison ou les miradors sont les services de sécurité, et ou les caméras enchaînent sans fin un fil de vie totalitaire. Voir Karl Lagerfeld dans ses déambulations dénuées de sens, c’est voir l’abbé Farias en représentation dans sa cellule du château d’If. Une ombre folle sur le mur de la caverne. K. et peut être s’en rend-il compte, s’est trompé de rôle. Le comte de Monte Cristo est l’homme du dehors. K porte sa défroque comme un drame. Comment ne pas être touché par ce destin confisqué, par cette mise au joug de ce petit homme, dont on voit encore les tendres grimaces enfantines à travers le fard.













K est un enfant prisonnier d’un grand singe, qui, du haut de sa colline, fait le Jupiter éternel en transformant les bouillons Kubes en pluie d’or. Libérer K ? En appeler à Fantômas, escamoter le prisonnier dans un grand black out . Le rendre à la vie avec son bermuda et son T-shirt, cheveux dénoués et bonnet rouge, regardez-le gambader dans la forêt au milieu des nains de jardin. Regardez comme il est heureux ! C’est beau la liberté, ça fait pleurer.

Voir le Momo chez Karl

27 janvier 2007

Le cabinet d‘écriture curieuse #1










Voici la première partie d'une série de réflexions sur l'art d'écrire au XXI e siècle.


#SUCCESSIBLE#

(qui est apte à recueillir une succession...)


Les nouveaux écrivains ne sont pas successibles des écrivains de l’ancienne génération. Pour nous (sommes-nous nombreux ?) l’héritage littéraire n’existe pas puisque les écrivains à l’ancienne, qui sont assis dans un mandarinat institutionnel, sont encore des écrivains aux petits cahiers et aux stylos. Parmi ceux ci citons tout d’abord deux figures tutélaires : Sollers, ce phasme de la littérature, et le pétillant D’Ormesson, prince (de bonne foi) de l’auto plagiat. N’oublions pas BHL, Déon, Poivre D ‘Arvor et tant d’autres, talentueux ou pas, parfois médiocres, et souvent beaux parleurs. Or, le monde à changé et les techniques d’écriture elles mêmes se sont trouvées bouleversées par le « traitement de texte », un outil formidable que l’on peut utiliser comme une machine à faire de gros pâtés indigestes, ou au contraire, ciseler les phrases et assembler les blocs afin d’inventer sa propre musique. C’est un fait que le TdT ne favorise aucunement le flot délicat d’un premier jet. Le passage de la plume au clavier induit une différence de « volume »... L’écrivain à l’ancienne siffle comme un pinson, croasse, fait le pétomane, déclame sa verve tel un torrent limpide ou impétueux. Le nouvel écrivain, au contraire, se confronte à la masse informe du granit. Il peut bien sûr s’évertuer à multiplier les poinçons avec une obstination bornée et pavlovienne. C’est généralement une chose absconse qui en ressort, et qui vient rapidement submerger les éditeurs d’une rillettes torrentielle. Croyez vous que tous les boulangers fassent du bon pain ? Non ! Pourtant les outils sont les mêmes, mais sur mille boulangers vous n’en trouverez que sept remarquables, deux exceptionnels, et le dernier sera un maitre d’excellence. Car il faut bien autre chose qu’un four pour créer un pain unique... Il faut bien autre chose qu’un TdT pour créer un texte singulier.

Certains textes que j’ai écrits auraient été impossibles à créer sans Internet, à moins de passer une vie entière dans une bibliothèque comme José Luis Borges. La somme de documentations et des précisions acquises avec la vitesse et la puissance du web sont phénoménales. Cette recherche fait partie du processus créatif ou il s’agit moins de balancer de belles phrases, que de discriminer et agencer les informations. C’est un travail laborieux qui ralenti paradoxalement l’écrivain. C’est ainsi que l’écrivain à l’ancienne peut écrire très rapidement de nombreux ouvrages grâce à ses petits cahiers, et à ses étudiants chargés de lui fournir des fiches de lectures sur une documentation précise. Leur manuscrit ( a mano) sera ensuite transformé en tapuscrit par un étudiant et envoyé aux meilleurs correcteurs de France... L’écrivain à l’ancienne, contrairement aux idées reçues, travaille donc à la chaîne, s’appuyant sur une force de travail servile et des spécialistes de l’édition. Le résultat est souvent aussi honnête qu’une bonne cuisine bourgeoise. Le nouvel écrivain, lui, est un artisan, un trappeur des autoroutes de l’information, un vagabond solitaire à la recherche de mines cachées. Il ne peut s’appuyer que sur lui même, errant au petit bonheur la chance entre correcteurs orthographiques, coquilles, et ces nombreux prurits que ne connait pas un D’Ormesson.

Et puis l’écrivain moderne ne publie pas de livres, ou si peu, puisqu’il sait d’avance l’inutilité d’une telle dépense d’énergie. L’objet livre n’est pas successible aux nouveaux écrivains. Il est une possibilité pas une nécessité... Un blog comme celui ci, modeste et anonyme, compte près de vingt mille visiteurs, pas vingt mille lecteurs très certainement... Mais combien de livres sont feuilleté par vingt mille personnes ?

Les nouveaux écrivains sont donc des écrivains bloggeurs. Et un blog, c’est bien plus qu’une feuille d’écriture, c’est un laboratoire d’écriture curieuse, un endroit ou il est possible d’expérimenter, de travailler le granit, et d’explorer des domaines inédits. Le blog peut (et doit) être utilisé comme une salle d’entraînement, un dojo d’écriture, un lieu de liberté afin de toujours surprendre celui qui est venu et qui a vu. L’écrivain bloggeur doit donc s’appuyer sur un drill qu’il s’applique à lui même, faisant preuve d’un courage et d’une responsabilité devant sa propre écriture, chose que ne possèdent pas les écrivains à l’ancienne. Et nous aussi, les nouveaux écrivains, nous utilisons parfois des petits cahiers et des stylos...

26 janvier 2007

La république de Paradis en Amérique.


















Ce texte a été écrit pour la revue Supérieur Inconnu en 2005. Il s'agit de l'histoire de Christian Priber, un utopiste et un guérillero du XVIIIe siècle.

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Si vous vous rendez en Amérique, et que votre route vous conduise à Frederica, vieille ville de Géorgie, n’oubliez pas de visiter le Fort Simons dans le quartier des prisons. Sachez qu’un étrange fantôme hante ses ruines. Il s’agit d’un petit homme en robe noire de jésuite brandissant une épée à poignée d’argent. Si vous ne le voyez pas, prêtez attentivement l’oreille et vous pourrez peut être entendre sa voix d’outre tombe rugir entre les murs de la vieille forteresse, passant de l’allemand au latin, du français au cherokee. Demandez au vieux guide indien, lui seul pourra vous renseigner sur cette apparition. Insistez ! Tachez de gagner sa confiance et il vous conduira dans la cellule ou est mort Christian Priber. « Nous l’appelions parfois « Black robe », dira le vieil homme c’est lui qui à fondé la république de Paradis. » ajoutant alors mystérieusement « que ces choses là sont toujours dangereuses à évoquer en Amérique. »

Christian Priber est un fantôme de l’histoire. Son nom n’apparaîtra jamais dans le flot officiel de l’historiographie. Seules quelques notes de bas de pages mèneront les voyageurs imprudents à croiser ce destin de réprouvé. Christian Priber est bien une anomalie temporelle qui bouleverse l’agencement précis, chronologique, et matérialiste de l’histoire. Priber est un homme des Lumières d’avant la philosophie des lumières, un anti-colonialiste et un révolutionnaire international qui annonce Bakounine, un bâtisseur d’Empire d’avant Bonaparte, un guérillero américain précurseur de Che Guevara...

C’est en 1743, « An cinq » de l’Empire Rouge que Christian Priber fût capturé à Tookabatcha par des officiers anglais accompagnés de guerriers creeks. Le prisonnier est immédiatement conduit au fort Augusta, puis à Frederica en Géorgie ou il est incarcéré. On fait suivre une caisse remplie des manuscrits de Priber. Ces documents vont sceller son destin. Le General Oglethorpe y découvre un dictionnaire, le premier jamais écrit sur la langue cherokee mais aussi un ouvrage prêt à être imprimé à Paris, désigné sous le nom de « Paradis » et décrivant la constitution et les « droits naturels » d’une « République cherokee ». Pour le Général et le Georgia Trustee, une chose est certaine, ce prisonnier ne devra jamais sortir vivant de prison.

Christian Priber est né en Allemagne, à Zittau, le 21 mars 1697. De ses premières années nous savons qu’il étudia à Leipzig en 1718 puis dans la célèbre université d’Erfurt. Sa thèse de doctorat qu’il défend en 1722 est un modèle d’érudition et de subversion : Quam de usu doctrinae juris romani, de ignorantia juris in foro Germaniae. Le projet de Priber est de réformer l’Allemagne par le droit romain. Sa vie, dès lors, ne fût plus qu’une fuite sans fin à travers l’Europe en guerre. Il arpenta les canaux et les quais d’Amsterdam, terre d’asile, ou les navires de contrebande déchargeaient la mélasse des Antilles et les fourrures canadiennes. Puis ce fut l’Espagne du « siècle d’or », étrange Empire catholique de Philippe V plongé dans la lumière mystique du catalan Ramon Lulle et de la « magie naturelle » de l’italien Giordano Bruno, influences que l’on retrouve jusque dans la philosophie des armes de Hieronimo de Carranza mais aussi dans l’utopie architecturale du temple de Salomon « reconstruit » par le jésuite Villalpando. Ce furent les années de la survie, les duels, la peur, l’Inquisition d’un côté, les tribunaux luthériens de l’autre. Le fugitif n’a d’autre choix que de s’engager dans ces compagnies mercenaires qui traçaient une monstrueuse cicatrice sur la carte d’Allemagne. La guerre avait été initiée en 1631 avec les 20 000 morts de Magdebourg puis en 1689 ou une à une, les villes du Pfalz , le Palatinat, sont incendiées projetant leurs colonnes de fumées noires sur toute l’Europe : Mannheim, Spire, Worms, Bingen, et Heidelberg. Le Palatinat avait été le centre du « mouvement » alchimique du comte palatin -Pfalzgraf- Michael Maier, mais le royaume « magique » rêvé par « le roi de l’Hiver » Frederick V, disparaissait définitivement à la bataille de la « montagne Blanche », emportant dans les flammes, ses jardins hermétiques, ses orgues à eaux et ses statues parlantes et autres automates nés du génie des artisans et des penseurs néoplatoniciens. Le Palatinat détruit est le monde en friche de la modernité. C’est en ces terres de désolations parcourues par les princes féroces de l’Occident et leurs chiens de guerres, que des philosophes anonymes préparent l’utopie de demain. C’est dans ces décombres que naissent et meurent d’éphémères confréries mystiques de chercheurs spirituels. On donna parfois à ces hommes le nom de Rose-croix, simple plaisanterie intellectuelle, ludibrium qui fonde une communauté par la seule appartenance au monde de la connaissance : la « fama fraternitatis ». Priber est cet homme qui se dresse au milieu des ruines. Il est le héros du ludibrium, mais les sicaires du pouvoir, en persécutant l’utopiste, donnent corps au rêve, apportant malgré eux, la première pierre à la subverstion. C’est ainsi que le destin révolutionnaire de Priber va irrémédiablement se confronter à la réalité et dépasser l’Utopie de Thomas More, la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon ou la cité du Soleil de Campanella.

La France au temps de Christian Priber, portait encore les rêves fous du financier Law, et malgré la banqueroute, les puissances en devenir libérées par l’Ecossais continuaient à irriguer le royaume tel un Mississipi du diable. En 1725, les représentants des tribus Padoucas, Missouris, Otos, Osages, Ponis, Aiouez et Kansas sont reçues par le roi à Fontainbleau. S’adressant à Louis XV, ils lui déclarent « Nos terres sont à toi, plantes-y des Français, protège-nous et donne-nous des collets blancs (des prêtres), chefs de prières pour nous instruire. » La Compagnie des Indes a besoin d’hommes déterminés pour agir dans les colonies du Nouveau Monde. L’Anglais à des armées nombreuses et bien entraînées, on lui opposera donc le style français : quelques « intrigants », mercenaires, aventuriers et nobles en mal de croisade pour rallier les sauvages au royaume de France. Priber, agent français ? Cela ne faisait aucun doute pour le Général Oglethorpe qui étudia les manuscrits de son étrange prisonnier. Quoiqu’il en soit, Priber planifie sa vie comme un texte de droit romain. Son exfiltration est un modèle de double jeu digne d’un espion venu du froid, ou d’un fou de dieu transitant par Hambourg. Ainsi, lorsque le Prince évêque de Salzbourg expulse 20 000 luthériens qui sont autorisés à se rendre en Amérique par le Georgia Trustee qui est sous la juridiction du Général Oglethorpe, Priber s’engouffre dans la brèche. La vague de pogroms anti-protestants est une couverture idéale pour l’aventurier allemand et le 13 Juin 1735 , le « salzbourgeois » Priber, candidat à l’émigration, est à Londres ou il obtient l’autorisation de se rendre en Amérique. C’est enfin la traversée incertaine de l’Atlantique dans un navire chargé de têtes blêmes, de fanatiques luthériens, et de puritains hollandais, rêvant à une improbable Jérusalem terrestre au delà des mers. Priber est un Ulysse grimé en mendiant, mais son regard est déjà de l’autre côté du miroir et le plan grandiose mûrit sous les murs d’Erfurt par un petit juriste universitaire, se construit comme une voile gonflée par les vents alizés. La chaîne d’or du destin se déploie devant le regard volontaire de Priber. Le temps des masques est finit et le fugitif d’Erfurt peut laisser des traces autours de lui comme autant de jalons, de stèles symbolique pour les générations futures. 1735, La gazette de la Caroline du sud garde souvenir des achats extraordinaires de Priber : des vêtements d’homme, des bottes et des jambière en cuir de Hollande, des fusils, des pistolets, de la poudre et une épée à poignée d’argent. Ce dernier achat est d’autant plus singulier que les émigrants portent rarement des épées, tout au plus des couteaux ou des dagues de Sheffield. Mais cette épée, n’en doutons pas, est aussi un symbole, c’est le glaive du Prophète, la déclaration de guerre d’un utopiste devenu guérillero.

Le 27 février 1736 Priber fait une demande pour acquérir un terrain dans la ville d’Amelia, faisant valoir qu’il est père d’une famille de six enfants. Cette famille imaginaire doit lui fournir une couverture temporaire afin de ne pas être démasqué. Le conseil lui octroi la terre et Priber en profite pour disparaître. Comment Prieber s’est-il rendu à Great Tellico la capitale cherokee ? Nul ne le sait, mais les distances à parcourir et les dangers étaient innombrables. S’est-il attaché à un convoi d’immigrants avant de continuer seul en traversant la chaîne montagneuse des Unakas et des montagnes brumeuses ? Le transfuge fait donc une entrée remarquée avec son déguisement soigneusement choisit : sa robe noire de jésuite, sa caisse de livres et son sourire. « Black Robe » est reçu comme un chef venu de la lointaine Europe et le petit homme réussit par son intelligence et son charisme à devenir l’ami et bientôt le conseiller de Montoy, le plus puissant des chefs cherokee. Priber abandonne rapidement sa défroque pour s’habiller à l’indienne et épouser la fille d’un guerrier. En quelques mois il maîtrise le Tsa-la-gi, et commence la rédaction d’un dictionnaire cherokee. Son premier acte subversif est d’enseigner aux indiens l’usage des poids et mesures afin de commercer équitablement avec les trappeurs anglais. Il entreprend la réalisation d’un réseau de communications fluviale avec la Nouvelle Orléans, mais aussi avec les territoires espagnols, afin de briser le monopole anglo-saxon. Pour les commerçants anglais, il s’agit d’un crime impardonnable mais Priber sait exactement ce qu’il fait et il inculque aux chefs indiens des notions de géopolitiques en les exhortant à ne plus céder leurs terres aux blancs et à considérer le sol comme un bien inaliénable, façonnant l’idée de la « nation cherokee » à une époque ou le concept d’Etat nation est lui même indéterminé en Europe.

En 1738 une terrible épidémie de variole décime les tribus cherokees, et les anciennes traditions s’avèrent incapables de s’adapter aux bouleversements de la société indienne. Le chef Montoy entreprend alors un processus de modernisation politique et culturel sous l’égide de son premier ministre : Christian Priber. Les changements politiques qui surviennent au delà des montagnes brumeuses se propagent rapidement sous forme de rumeurs et d’histoire étranges véhiculées par les trappeurs jusqu’à ce jour de 1739 ou le gouverneur de Charleston reçoit une lettre dont la lecture le laisse sans voix. Cette missive est un document « officiel » de Great Tellico , capitale de la « nation Cherokee » qui informe le gouverneur anglais, poliment mais fermement, que les Anglais doivent quitter le sol américain puisque l’Amérique appartient aux Indiens et que ceux ci on l’intention de protéger leur terre et de la conserver. La lettre est signée Christian Priber, « premier ministre ». La tête de Priber est immédiatement mise à prix et le 2 mars 1739, l’Assemblée de la Caroline du sud lance un mandat d’arrêt contre lui. La prime est de 402 £. C’est le colonel Fox et deux soldats qui sont envoyés en territoire cherokee pour arrêter celui que l’on désigne sous le titre de « Docteur Priber ». Les Indiens reçoivent l’envoyé anglais et lui confirment qu’aucune autorité étrangère n’à pouvoir sur la terre indienne, et qu’il ferait mieux de rentrer en Angleterre immédiatement...

Par cet acte fondateur ou un représentant de la couronne britannique est publiquement humilié, la République de Paradis était officiellement fondée. Christian Priber conçoit une série de rituels afin de constituer l’Etat cherokee sur le modèle « romain ». L’Empereur Montoy 1er avait ainsi été couronné, et les chefs tribaux avaient reçus une série de titre honorifiques à la manière de la noblesse européenne. Cet « Empire républicain », réalisait l’union de la forme monarchique avec le système parlementaire du grand conseil cherokee. Une des premières actions de l’Empire Rouge est de décréter le territoire cherokee « Terre d’asile » pour tous les hommes, Anglais, Français et Allemands ainsi que pour les esclaves fugitifs. Selon le témoignage du voyageur Antoine Bonnefoy en 1741-42, d’autres Européens ont rejoints la république de Paradis, il cite ainsi la présence d’un certain Pierre Albert qui leur propose de rejoindre cette « république française » en terre cherokee. Ce dernier affirme aussi qu’une centaine de trappeurs anglais ont rejoint l’Empire Rouge et qu’un nombre considérable de partisans sont attendus. Bonnefoy note la présence d’un noir, esclave fugitif, ainsi qu’une réserve de munition ou l’on distribue des armes à soixante dix nouvelles recrues. Dans le manuscrit découvert dans les bagages de Priber, le projet constitutionnel décrivait une société égalitaire qui assurait la subsistance de tous et qui supprimait les lois du mariage pour les remplacer par un système d’union libre dans lequel les enfants, à la manière de la ville de Sparte, étaient élevés en commun. James Adair, un de ces trappeurs vêtus de daims qui vivaient dans la République de Paradis raconte dans ses Mémoires comment Priber était devenu « indien » des pieds à la tête et avec quel entêtement il s’efforçait de convaincre ses concitoyens de l’importance de la nation Cherokee dans le jeu des puissances qui s’affrontaient en Amérique. Stratège et fin tacticien, Christian Priber réorganisa l’armée cherokee avec l’acquisition d’armes à feux et la constitution d’arsenaux ou les guerriers pouvaient se ravitailler. Lors de son incarcération à Frederica, les Anglais découvrirent que leur prisonnier avait été un militaire de haut rang dans une armée européenne (qu’ils ne désignent malheureusement pas...). Le Général Oglethorpe lui accorde donc des privilèges importants afin de rendre sa vie plus facile et sa cellule devient un véritable salon littéraire ou des personnalités viennent tour à tour pour s’entretenir avec le philosophe. Lors de l’explosion d’une réserve de poudre dans l’enceinte du fort, Priber se comporta d’une manière inattendue démontrant une connaissance parfaite de la science militaire. Alors que prisonniers et gardes fuyaient en désordre pour se mettre à l’abri, il fit montre d’un sang froid extraordinaire en se couchant sur le ventre lors de la déflagration. Interrogé plus tard, il expliqua stoïquement qu’il s’agissait de l’unique manière de survivre à une explosion.

On considère généralement que Christian Priber s’est éteint dans sa cellule le 21 avril 1743, mais le Professeur Dr. Karl-Heinz Kohl de l’institut Frobenius de l’Université de Frankfort indique la date de 1748 ... Mais Priber est-il réellement mort à Frederica ? Lorsque qu’en 1760, les guerriers cherokees infligent une sévère défaite aux Anglais à Fort Loudoun on met en cause « l’influence » de Priber ? Le sort des manuscrits de Priber est encore plus mystérieux, vraisemblablement envoyés à Londres au Georgia Trustee, leur disparition alimentera encore longtemps les espoirs des érudits et collectionneurs du monde entier. On indiquera cependant que Priber suggéra que son ouvrage « Paradis » était sous presse à Paris. Il parait peu probable qu’un exemplaire, s’il a réellement été imprimé, ai survécu jusqu’à nos jours, à moins de considérer que le « Paradis » puisse se cacher dans « l’Enfer » des archives... Mais l’Enfer est ailleurs et c’est en 1776 que le Général Griffith Rutherford et ses 2400 hommes s’engouffrent dans la trouée de Swannanoa et s’abattent sur les villes Cherokees de Stecoee, Oconaluftee, Tuckaseegee. Hommes et femmes de la république de Paradis se sacrifient tels les 300 spartiates des Thermopyles pour repousser l’envahisseur dans la passe de Wayah. Mais la fin est proche, et trente-six villes sont brûlées, le bétail est abattu, les champs dévastés. Il s’agit d’une guerre d’extermination ou hommes, femmes et enfants sont tués puis scalpés. La république de Paradis est détruite par le feu.

Malgré cet échec apparent, l’œuvre de Christian Priber à ouvert la voie à une nouvelle conception de l’utopie appelée « fraternité ». Ainsi, sur les cendres encore fumantes du Palatinat cherokee, des hommes et des femmes se sont relevés afin de rejoindre cette nouvelle fraternité telle que l’imaginait le comte palatin Michael Maier décrivant symboliquement cette terre des hommes « où fleurissent abondamment les lis et les roses, qui poussent dans le jardin des Philosophes et où aucune main indélicate ne peut les cueillir ou les abîmer. » On comprend dès lors le caractère anonyme et solitaire de la vie de Priber, puisqu’il avance dans un jardin symbolique ou les fleurs sont des postulats et des concepts qui seront plus tard attribués à la Révolution Française, mais aussi à Bakounine, Garibaldi ou Lénine. Dans ce nouveau monde inversé, les notions de succès et d’échec dans sa tentative de créer la République de Paradis, n’ont plus raison d’être, puisque Christian Priber s’estompe comme un fantôme pour laisser place à quelque chose de plus grand que son utopie fraternelle : l’impossible. Dansant sur une pavane aux mille regrets, tournant en rond dans le cercle mystérieux de l’histoire, Christian Priber est donc un homme du Pothos selon la définition d’Arrien, celui qui est capable de « faire quelque chose de toujours nouveau et d’impossible »: Cueillir une rose alchimique dans un jardin d’Heidelberg et la faire fleurir dans les montagnes brumeuses du Nouveau Monde.