20 mai 2007

"Les mâchoires des lions" de Mina Loy, archétype de la femme moderne

Mina Loy, poète et épouse d’Arthur Cravan aura été la muse des futuristes italiens et par conséquent l’archétype de la femme moderne du début du XXe siècle. Femme libre, pratiquant une sexualité débarrassée de l’hypocrite morale bourgeoise, elle fera rêver aussi bien Marinetti, Apollinaire, Pacsin, Man Ray ou Marcel Duchamp, mais aussi les romancières Djuna Barnes et Nathalie Barney. Le pouvoir d’attraction érotique de sa personnalité étrange, son charisme désabusé avec une pointe de nostalgie cynique et satirique, provoquera les passions les plus folles. Un homme cependant, touchera profondément cette sirène bohème : Arthur Cravan, le poète boxeur, l’énergumène des arts. Elle le surnommera Colossus, du nom d’un roman inachevé (et certainement impossible) sur son époux disparu dans le Pacifique en 1918. Les poèmes de Mina Loy sont des joyaux de la modernité et le testament oublié d’une génération de grands fauves humains. La poésie de Mina Loy est un témoignage hautement ironique sur les rêves et les folies d’un temps situé dans une zone grise de l’histoire. Un monde de manifestes et d’Apocalypse que notre basse-époque ne cesse de vouloir annihiler et broyer dans ses mâchoires de basset. Ces hommes, comme l’écrit Mina, étaient des lions, et s’ils étaient ridicules parfois, c’est parce que ces grands enfants rêvaient le monde comme un château de sable à modeler. Ce poème intitulé Les mâchoires des lions, est un instantané d’une époque troublée lorsque l’Europe et plus particulièrement l’Italie se réveille groggy d’un calvaire de quatre années sous la mitraille et la boue des tranchées. Alors, dans la jungle urbaine de Milano, Roma ou Firenze, les Lions ouvrent leurs mâchoires et veulent dévorer le cadavre d’un monde passéiste qui refuse de mourir, ce monde mort-vivant (le nôtre...) transfusé par le sang anémié de vieillards aux noms de Wilson ou Clémenceau... C'est à travers le miroir déformant de la poésie de Mina Loy, que ces grands fauves poétiques deviennent les protagonistes de bouffonneries saturnales, et elle même n’échappe pas à sa propre ironie ou les nom-anagrammes renvoient à un dynamisme futuriste qui inverse les patronymes comme la vitesse déforme les images. Ainsi, sous les sobriquets de RAM et BAP, diminutifs de Raminetti et Bapini, nous retrouvons les futuristes Marinetti et Papini, chefs du mouvement Flabbergast (Futuriste...). Mais l’intérêt supérieur de ce poème tient à l’évocation de Danriel Gabrunzio... Gabriele D’Annunzio, le poète-soldat conquérant de Fiume, dont Mina Loy trace un portrait sans concessions mais étrangement tendre, comme si, dans les nuits de Fiume et la fête de la révolution, l’ombre de son poète-boxeur, Cravan-Colossus, continuait à danser sur la place Dante, sa chemise tachée par les palettes du peintre Delaunay ...

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Les mâchoires des Lions

I.

Ô lointains de la Suave Péninsule
Cet amoureux automatique des oiseaux lyriques
Danriel Gabrunzio
Aux mélodieux magnolias
À la mise en scène parfumée
Où les névroses impotentes
Grimacent dans la poussière

L’archange de la nation
Aimait
Les comtesses
Dans un bain de tubéreuses
Les sens apaisés par l’orchestre
À l’hôtel Majestic Palace

Les sanglots...Depuis les halls psychopathiques
De son harem abandonné
Pourvoient à l’amusement des mondains

Comète conquérante
Balayant les bibliothèques continentales
Etoiles transmuées
Accusation d’alcôve
Et complaisance pommadée
Avec laquelle il entreprend des liaisons rococo
Tatouage-morsure d’une Elvire
Dans la chair de Marie

Et à midi, chaque jour
Des vierges nues chevauchent des mulets d’albâtre
Et reçoivent Danriel Gabrunzio
Venu d'Adriatique
Drapé dans une toge d'or
Marqué d'un Zodiac
En Rose chenille

2.

Le mépris des vielles idoles
Engendre de nouvelles écoles
Les compatriotes de Danriel Gabrunzio
Intriguent et inventent un nouveau protocole
La Myriade et l’Unique
Pour célébrer les amantes
Aux chairs changeantes

Jaloux, l’antique tonnerre
Des littérateurs latins
Rivalise avec la satieté de Gabrunzio
Manifeste explosif
Proclamant l’immédiate procréation féminine
De l’agamogénésis de l’homme

Assurance de l’intégrité spirituelle
Opposée aux courtisans carnivores
Manifeste du mouvement Flabbergast
Hurlement du chef Raminetti
Un éclair sans peur foudroie
Les modes et les débauches de Gabrunzio

Traçant sa route vers l’exception du cœur féminin
Sa gloire prudente
Demandant la trahison
De la déesse Mère
Capitulation sans condition
Au nom de la victoire

Raminetti
Fait claquer son fouet de maître de cérémonie
Chevauchant une locomotive prismatique
Fissurant l’autel des arts
Tel un représentant de commerce inquisiteur
Apportant les nouveautés de Paris dans ses poches
Cadeaux-souvenirs pour ses disciples
Pour qu’ils paradent
A son carnaval dynamique

Bapini l’érudit
Expérimentant un Baphomet auto hypnotique
Sur une montagne sacrée
Fonçant à la vitesse plastique de Raminetti
Arrachant la croûte de poussière livresque
Exaltant la nudité dangereuse
D’un guet-apens vermillon du Flabbergastisme
Il embrasse Raminetti
A pleine bouche oratoire
Préférant l’égotisme de lui même
En de gigantesques proportions
Tel une belle mère éclectique
Dans un mariage à demi-barbare

Académiquement chaperonnés
Les Flabbergasts
Sortent de l’obscurité
Abjurant leur croyance à la douceur de vivre
À l’opportunité féminine
Et Raminetti
Soucieux de suivre le sillage battant de Gabrunzio
Possède la mère et la fille
A l’exception de celles qui sautent du train
Au prochain arrêt...

Pendant ce temps, Bapini l’antagoniste
Publie un charmant commentaire
Sur l’art des femmes plombiers
Et la laideur comme élixir aphrodisiaque

Ces manœuvres et nouvelles manières passeront-elles inaperçues ?

Ces drôles de bonshommes
Qui découvrent dans leur boîte aux lettres
Ces multiples pétitions
Qui revendiquent l’enfantement du Flabbergastisme
Signées Nima Lyo, alias Anim Yol, alias Imna Oly
(Bouffon des services secrets de la Cause Féminine)

Tandis que le Flabbergastisme entre en ébullition
Quand RAM et BAP
Fuient leurs bruyantes et réciproques invectives
Alors cette conquêtes en Duplex
Revendique un certain succès
Contres les hardis résistants de Gabrunzio

3. Envoi

Raminetti, pour obstruction sur la voie publique
Est puni de petites peines de prison
Bapini est un poeple de Vanity Fair
Tout comme Imna Oly...
Je suis d’accord avec Mademoiselle Krar des pas perdus
Elle n’est pas vraiment une Dame !

Chevauchant le soleil couchant
DANRIEL GABRUNZIO
Corrige vertement
La crapuleuse précocité
De Raminetti et Bapini
Par l’oraison et le viol de Fiume

Et jette son œil perdu
Dans le giron tragique
De l’Italie

Mina Loy (1920)

Traduction : Tristan Ranx 2007

En savoir plus : Carolyn Burke talks to Pam Brown about Mina Loy


12 mai 2007

J'étais Steampunk...





























Par une sorte de trajet qui m'échappe
, je suis passé au cours des années, du "Steampunk" au "Post-surréalisme", et au nanochévisme ? Voici la liste polonaise de la littérature Steampunk... ( et un bien beau site)



CHRONOLOGIA STEAMPUNKU
· lista


ANNO 2000

Dla ciebie
- teledysk, wyk. Myslovitz [Krzysztof Pawłowski]
PL
Shanghai Noon [Tom Dey, Alfred Gough, Miles Millar], kontynuacja: Shanghai Knights [David Dobkin, Alfred Gough, Miles Millar, 2003]
Tonight's Performance - animacja [REZN8, część filmu IMAX Cyberworld 3D]
2586 kroków [Andrzej Pilipiuk], kontynuacja: Wieczorne dzwony [2004] PL
A vos Souhaits [Fabrice Colin] FR
Bilac Ve Estrelas [Ruy Castro] PT
Boilerplate - [Paul Guinan, online, na podst. niedokończonego komiksu]
Bouvard, Pecuchet et les Savants fous [Rene Reouven] FR
La cite entre les mondes [Francis Valery] FR
Falkenstein. Les douze cahiers de Enzo Cellini 1870-1886 [Tristan Ranx] FR
From the South Pole to the Somme - [Joseph T. Major, online]
The Grand Ellipse [Paula Volsky]
L'Inventeur de la vapronique [Bernard Majour] FR
La Lune seule le sait [Johan Heliot], kontynuacja: La Lune n'est pas pour nous [2004]. Spin-off: Trouver son coeur et tuer la bete [2002] FR
Une Porte sur l'ether [Laurent Genefort] FR
The Prophecy Machine [Neal Barrett, Jr., na podst. opowiadania The Lizard Shoppe, 1998], kontynuacja: The Treachery of Kings [2001]
Seventy-Two Letters [Ted Chiang]
etc...

07 mai 2007

Une satire : la petite France...

















J’ai vu la petite France sous le pont Alexandre III. J’ai vu l’espace étriqué du futur. J’ai vu comment l’homme qui voulait être roi, invitait ses militants comme des chiens. J’ai vu le mépris pour ces hommes et ces femmes qui ont été les petites mains de sa victoire. "Ce soir, mes amis, je vous invite à ma victoire, mais il faut payer... " Drôle d'invitation... J’ai alors vu ces vieilles baronnies de la France passéiste plastronner avec des bouteilles de champagne payées en peccadilles de Gold card. J’ai vu ces vieilles putes fardées à la bourgeoisie poussiéreuse, trimballer leurs vieux ovaires et leurs bijoux de familles. Et puis ce carré VIP, puant de conciliabules pommadés, de petites femmes qui sentent la pisse et de vieux dégueulasses en lavallières et crânes lissés à l’encaustique. Ici et maintenant, on inventait les castes, pauvres militants payant leur picrate d’euros larvés, et ces gauleiters des petites cellules, à qui l’on avait donné des tickets de rationnement brejnéviens pour se niquer les transaminases sans bourse délier. Le « tous ensemble », dès les premières heures, vacillait en « tout mépris ». Une vieille France, comme un lupus antédiluvien, sortait de terre et grouillait à nouveau en chantant la gloire de Charles X. Ici, on n’invite pas, ici les lois de l’hospitalité n’existent plus, non plus la prodigalité des chefs de guerre victorieux. Ici on raque sous un service anémié, sous emploi criant pour un désir illicite de plein emploi. Là, sous les ors du satrape russe, une petite France cloîtrée et clivée, éjaculait son petit lait frelaté. L’avare avait gagné, et Molière gisait dans son sang, les dents brisées. On reconnait un chef à son panache, à sa générosité et sa joie de vivre. Mais rien de tout cela, juste un petit arrêt d’autoroute, un arrêt d’urgence pour turista liquide. Tout juste un mouvement de recul quand ils apprenaient avec horreur que le chef ne payait pas pour la victoire. Mais gare au regard désapprobateur de la fouine visqueuse. Alors, la foule apeurée des militants, sortait en tremblant ses petits billets rouges et bleus... Les cellules ont des yeux. Ici le mot révolte est un gros mot, mais sous d’autres cieux, là ou paissent les nuages noirs de Jean Moulin, la révolte est un honneur. Mais cette vieille tradition française de l’honneur et du courage a déserté ces rivages. Ici, le gendarme est roi tout comme l’envie du pénal. Un ancien régime bureaucratique de fats s’érige sous forme d’un baba au ruhm, mais sans le lyrisme d’un roi soleil ni la désobéissance dédaigneuse des lois par les aristocrates. Mais retour chez l’épicier. Retour chez l’hôte malappris. Ici, c’est une invitation à la ficelle. Qui se souvient du Guépard de Visconti, de la fin d’un monde annoncé par le dernier des hommes, le Prince Salina ? Le temps du petit épicier roublard est venu, l’assiette au beurre est servie. Que Faut-il faire ? disait Lenine. Et puis Salina est devenu Gramsci ou Jaurès. Un doigt se lève toujours. Le doigt du Prince Salina. Mais pendant que l’homoncule de Nietzsche tente de sortir des égouts de Paris, la petite France fait la queue, érection mollassonne, pour se payer un coup de gourdin. En Italie, le poète-soldat Gabriele D’Annunzio avait un nom pour ce genre de politicard : Cagoia. Nul besoin d’explication, le « tous ensemble » se transforme en étron une fois éjecté. Nous n’avons plus de Victor Hugo mais le Badinguet Nouveau est arrivé. Une cuvée jeune et indigeste vendue au plus offrant. On pense à Léon Bloy, en ces moments solitaires « Avouez qu’une Nation qui laisse périr de faim des hommes comme Villiers, Verlaine et tant d’autres, mérite les pires châtiments. » Mais Léon Bloy ne s’arrête pas là, le bougre d’homme, ce mono-hérétique catholique, qui s’enfonce toujours un peu plus en avant dans les sargasses de la liberté intransigeante : « Une douzaine de guillotines fonctionnant sans interruption sur les principales places de ce prostibule qu’est la ville de Paris laveraient à peine un tel forfait, le plus grand de tous, le péché contre le Saint Esprit ». D’un tel nid de guêpes émasculées on se casse, on s’éjecte, on se gerbe, quitte à se la jouer poulbot ou prince Rodolphe des Mystères de Paris, en balançant des vacheries à ces statues de sel. Je ne sais pas si des millions d’homos sapiens sapiens peuvent se tromper absolument mais je sais au moins une chose, qu’un type qui vous invite en vous faisant payer le vin à la ficelle, ne mérite qu’une chose, un gant dans la gueule. Le reste est une question de courage, qui n’est pas partagé, évidemment.

02 mai 2007

De la bohème...



















Il y a deux manières de sortir de la bohème, les pieds devant ou riche...
La bohème quand on y est, on veut en sortir, quand on n’y est pas, on en rêve... Tout le monde a en tête la chanson d’Aznavour ou mieux encore « la vie d’artiste » de Léo Ferré . Mais qu’est-ce-que la bohème ? Quitte à m’auto-plagier, (c’est moi qui ai écrit l’article « bohème » de wikipédia), je vais me faire un plaisir de rapatrier une partie du corpus...

La vie de bohème désigne généralement une façon de vivre au jour le jour dans la pauvreté mais aussi dans l'insouciance. L’apparition du mot Bohème remonte à 1659 chez Tallemant des Réaux, dont l’accent (è) diffère avec l’habitant de la Boh(ê)me. Il s’agissait de la définition d’un personnage vivant en marge de la société et qui cultive une forme nouvelle de liberté de pensée, et un souci vestimentaire excentrique qui annonce déjà une sorte de proto-punk-dandy de la Renaissance. C’est Balzac en 1844, dans « un prince de Bohème » (remarquez l’accent « è ») qui donne ses lettres de noblesse à la Bohème du XIXe siècle : « Ce mot de bohème vous dit tout. La Bohème n’a rien et vit de tout ce qu’elle a. L’espérance est sa religion, la foi en soi même est son code, la charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune mais au dessus du destin. ». En 1848, c’est le roman aujourd’hui oublié de Henri Murger, Les scènes de la vie de bohème (1847-49) qui fit entrer le mot dans le langage courant. Irradiant depuis le quartier latin et plus particulièrement les mansardes de la rue des Canettes, la bohème, en ne faisant plus qu’un avec le monde des artistes, allait définitivement forger la légende de Rimbaud, Verlaine ou Modigliani.

Dès le début la bohème est d’abord un » topos » , un réseau qui relie entre eux les acteurs de ce mode de vie. Le réseau de la Bohème parisienne du XIX passait par « le Soleil d’Or », le restaurant Foyot, le café Procope, le François 1er, la Source, Le Voltaire. Mais la bohème, si elle est originellement parisienne, se développe aussi en Allemagne, le second pays « bohèmien » d’Europe.

La capitale de la bohème allemande fut sans conteste Munich dans les années 1900, et plus particulièrement le quartier de Schwabing. Les cafés de Munich, ouverts jours et nuit étaient un véritable réseau informel de la bohème intellectuelle. Les artistes se retrouvaient souvent au café Stéphanie ou au Café Simplicissismus, repaire des psychanalystes et des anarchistes comme le fondateur du Gruppe Tat, Erich Mühsam ou le psychanalyste Otto Gross. On peut citer, parmi les précurseurs de Schwabing, « la baronne », Marianne Werefkin, figure de proue du milieu artistique munichois, qui tenait un Salon dans son appartement de la Giselastrasse, reprenant le flambeau du salon berlinois de Rahel Levine dans la Jagerstrasse en 1801. La bohème munichoise se retrouvait régulièrement dans les pièces qui servaient d’atelier aux peintres Werefkin et Jawlensky. On y croisait les peintres Français Paul Girieud, Paul Sérusier, le Suisse Paul Klee, la Croate Erma Bossi, l’Autrichien Alfred Kubin, et des Allemands, Alexander Kanold, Lovis Corinth, Adolph Erbslöh. Parfois, des danseurs comme Nijinsky et Diaghilev, venaient se perdre dans la bohème munichoise. N’oublions pas Le cercle cosmique d’Alfred Schuler, de Ludwig Klages, Karl Wolfstehl et Stefan George, qui élaboraient à partir des étranges théories du suisse Bachofen sur le retour des mythes, sur la libération du corps, et la réunification du pôle féminin dans la civilisation masculine d’Occident. La comtesse Franziska Gräfin zu Reventlow, affirmait que le quartier bohème de "Schwabing n’était pas un lieu, mais un état d’esprit".

En Allemagne, Hermann Hesse deviendra le chantre des oiseaux de passage, les wandervögels à la recherche d’un ailleurs entre l’Orient et l’Occident. Harry Haller, son « loup des steppes » pénétrant dans le théâtre magique et ouvrant une a une « les portes de l’être », peut être considéré comme le premier héros bohème moderne, et un archétype qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Gusto Gräser le poète aux pieds nus et personnage totémique des naturmenschen sera le modèle des héros de Hermann Hesse. Les expériences sur les drogues par Ernst Jünger et Aldous Huxley dans les portes de la perception se situent dans le chemin tracé par l’œuvre de Hesse. Le mouvement Dada de Zurich, tel qu’il a été décrit par Greil Marcus dans Lipstick traces, une histoire secrète du XXe siècle avec ses ramification jusqu’à Johnny Rotten, est un héritage direct de la bohème originelle. On sent encore l’influence de Hesse sur les membres de la Beat Generation, et Jack Kerouac en particulier. N’oublions pas William Burroughs et Philip K. Dick, qui se perdront dans l’interzone, cette bohème intermédiaire entre fiction et réalité renvoyant à la fancie d’Edgar Poe.

C’est un fait que cet « état d’esprit » pouvait dès lors prendre un caractère cosmopolite en étendant le réseau des bohèmes originelles à d’autres contrées. La Suisse, les USA et l’Angleterre devinrent des bohèmes de substitution sous l’influence des exilés de la Grande Guerre.

A Paris, le quartier de Montparnasse puis Saint Germain des prés devinrent les nouveaux lieux de la bohème dans les années 1910 avec les cafés du Dôme, la Rotonde, la Coupole, la closerie des Lilas et le Bal Bullier. Cette géographie durera jusque dans les années 1950, puis la bohème en tant que telle disparaitra de sa belle mort touristique avant de réapparaître dans le réseau de boites de nuits de la fin des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980.

Le Topos de la bohème est par définition changeant, et au cours des années, l’espace a pu se réduire à une peau de chagrin ou s’étendre comme un chancre.

En France, c’est le roman de Tonino Benacquista , « les morsures de l’aube » paru en 1992, qui allait devenir une œuvre culte en posant les bases d’une nouvelle forme de bohème à la française. Cette fois, les deux héros sont des enfants de la crise, entre marche à l’ombre et le phénomène SDF qui submerge la France. Il s’agit d’une bohème affiliée au gatecrashing social de survie, qui surfe sur les soirées branchées. C’est cependant un mouvement littéraire de science-fiction, le cyberpunk, né aux USA au début des années 1980, qui aura une influence particulière sur la bohème française du XXIe siècle et qui comblera les vides laissés en suspens par le roman de Benacquista. Au début des années 2000 l’artiste Thierry Théolier connu sous le nom de THTH, fonde le syndicat Du Hype (SDH), premier réseau d’information pour les Crevards et les cybermondains de la bohème. Non seulement la bohème se structure avec un réseau d’informations qui regroupe aussi bien les blogs que les agendas et autres forums, mais le caractère cosmopolite des la bohème originelle réinvestit la scène parisienne avec des Allemands, Italiens, Anglais, Irlandais ou Américain. Paris redevient un centre bohémien avec une dérive vers l’Est de la capitale qui englobe un territoire situé entre la rue Amelot (Bastille) , la rue Montmartre, le canal Saint Martin, une zone du Marais entre arts et métiers et le carreau du Temple avec une avancée dans le onzième ( librairie En Marge) et le XXe arrondissement. La géographie de la bohème parisienne a donc une certaine cohérence et cette Bohème a généré le phénomène d’un marché d’art contemporain parisien en plein boum économique, et qui draine à sa suite l’arrivée à Paris d’artistes du monde entier. (Paris, dernière ville de la bohème...)

Mais la bohème parisienne n’est pas composée essentiellement d’artistes, la bohème est un agrégat de personnalités multiples, excentriques, originaux, semi-clochards, dandys, arrivistes, séducteurs et séductrices, âmes perdues, mouches du coche, etc... Personnages qui existaient sous une autre forme au XIXe avec le Marquis de Siblas, Labey de S. ou Shilt de Montclar : énergumènes totalement oubliés, artistes de la vie, dont l’œuvre ne fut qu’un bref passage dans le sillage des Grands Bohèmiens. Il en fut ainsi jadis, il en est de même aujourd’hui.

Mais la bohème, rappelons-le, à ceux qui en rêvent, on en sort les pieds devant ou riche... Soit dit en passant, la dernière catégorie est la plus rare, mais on peut se consoler en sachant qu’en terre de bohème, la mort infâme peut conduire à une gloire posthume de bon aloi. « Un bohème, c'est une variété de bourgeois. » affirmait Drieu la Rochelle...


25 avril 2007

Daniele Tedeschi, photographe poète à la Galerie Plume

Pour le dernier vernissage, à saute moutons dans le Marais, la muse vénale m’attire dans les jupons de la galerie Plume. Là bas, officie et expose une figure de la nuit parisienne, Daniele Tedeschi, mi poulbot à l’ancienne, mi dandy à la coiffure digne de la description d’un légionnaire de Fiume par un voyageur anglais en 1919 (...) D’autres s’étaient laissé pousser d’énormes touffes de cheveux, longue d’un demi pied, qui ondoyaient le long de leur front(...). Daniele Tedeschi est donc un poète bohème à l’accent latin, un bock de bière à la main, un appareil photo dans l’autre. Paris, la ville lumière, celle des aubes difficile et du spleen des dimanches matins. Paris donc, devient un sentier de paillettes vers les ors des Bains Douches. Cette ancienne boîte de nuit à la mode, est aujourd’hui le repaire, sinon la maison du jeudi pour le poète. C’est là qu’il relance les passions oubliées à grands coups de spleen, et le marcheur bohème dessine inlassablement dans les rues de Paname un étrange labyrinthe ou il dépose ses cailloux blancs des contes de Grimm, ses petits cartels spleeniques attirant la jeunesse perdue vers les nuits ou l’on oublie le vendredi. C’est peut être aux cours de ses pérégrinations d’oiseau de passage que Daniele Tedeschi découvre ces endroits secrets, vieilles bâtisses abandonnées, et ruines étranges ou l’on croit entendre la musique d’Erich Zhann, cette terrifiante nouvelle de Lovecraft... Daniele Tedeschi est-il un amateur du reclus de Providence ? Quelques indices laissent supposer une véritable cohabitation avec la surnature : Un goût pour les bâtisses aux angles impossibles, des ruines industrielles qui laissent transparaître une réalité cyclopéenne, et des silhouettes féminines hiératiques, nues ou demi-nues, à moins que ce ne soit l’ombre de la lune qui les habille d’un frac de vampire. Les femmes de Daniele Tedeschi ressemblent à des cariatides, mais de celles qui vivent dans les jungles et les cités perdues. Ces femmes n’ont rien de la douceur alanguie des peintres impressionnistes, elles sont au contraire toujours prête à bondir ou à s’évanouir dans la perspective infinie. L’univers autour de ces prédatrices au désir d’appétence, semble apparemment figé, mais ce n’est qu’un trompe l’œil utile à une étrange chasse (à l'homme ?). Le photographe, à la fois reporter de guerre et entomologiste, traduit à chaque fois l’incertitude de la pénultième photo. La dernière, la photo impossible donc, étant ce tournoiement futuriste d’un tigre ou d’une balle perdue fracassant l’objectif. Mais Daniele Tedeschi est toujours à la limite des terres interdites, de ces Tchernobyl de l’art. On retrouve dans cette tension, ce razor edge, la vocation pré-expressionniste d’un Odilon Redon, mais cela n’aurait aucun intérêt si dans le détail d’une poutre dessinant un horizon géométrique nous ne retrouvions, soudain, les compositions non objectives du constructivisme russe. Daniele Tedeschi pousse ainsi la subtilité jusqu’à faire pencher le cadre, rétablissant artificiellement une angulation. Vieilles demeures passéistes et angles surnaturels ou constructivistes, femmes fatales, prédatrices ou dames blanches éthérées, les photos de Daniele Tedeschi, traduisent une intuition suprématiste, mais dans le sens ou l’envisageait Boris Vian lorsqu’il affirmait « Soyez un spécialiste de tout. L’avenir est à Pic de la Mirandole. Mirandolez(...) ». Et puis par un détour incertain, comme une filiation forcément subjective, je retrouve dans les intérieurs baroques des photogrammes de Daniele Tedeschi, cette étrange mélancolie des saloons de Sergio Leone, ces intérieurs lourds pesant de bois noir et d’ombres, qui contrastent soudain avec les lignes épurées des plaines écrasées par le soleil. C’est cette double ambigüité qui caractérise les œuvres de Daniele Tedeschi, cette impulsion à contrario impossible entre un passé nostalgique, détruit, mais survivant malgré tout dans les ruines de la saudade, et une impulsion vitale ou les corps semblent attendre l'envol hors des frontières de la réalité.

Galerie Plume
48 rue de Montmorency 75003


23 avril 2007

Perspective in Flight Archives : "Le monoplan du pape"- F.T Marinetti: extrait d'une poésie icarienne






















Le roman-poème du futuriste Marinetti influença l'aviateur poète Guido Keller. Illustré par la peinture "aeroplan" de Malevitch, voici un court extrait de cet évangile révolutionnaire à l'esprit " éternellement estudiantin" qui regarde vers les étoiles... Il s'agit de la synthèse futuriste d'un aviateur qui kidnappe le Pape afin de le jeter dans la mer Adriatique... Un monoplan, un aviateur fou, et un Pape en robe blanche qui chute de plus de 1000 mètre vers le bleu de l'océan... Quelle belle image !

"Je sens ma poitrine s'ovrir comme un grand trou
où tout l'azur du ciel, lisse, frais et torrentiel
s'engouffre avec délice.
Je suis une fenêtre ouverte, éprise de soleil
Et qui s'envole vers lui !
Qui donc peut arrêter encore
les fenêtres affamées de nuages
et les balcons soûls
qui s'arrachent ce soir aux vieux murs des maisons

pour bondir dans l'espace ,"

(Le monoplan du pape)


21 avril 2007

Sergueï Aleksandrovitch Essenine, le Jacques Rigaut soviétique...













Sergueï Aleksandrovitch Essenine, poète soviétique lyrique et provocateur, à la croisée d'un Rimbaud ou d'un Jacques Rigaut, s’est pendu désespéré, le 28 décembre 1925 dans sa chambre, à l’hôtel d’Angleterre’ à Leningrad. Il avait 30 ans... Et une vie de fêtes, de débauche et d'alcool, qu'il traînait derrière lui comme une une corde de pendu.

Serge Essenine -Extrait de La Confession d’un voyou


J'ai quitté mes steppes natales ;

C'est fini, fini sans retour,

Les feuilles des grands tilleuls pâles

Ne tinteront plus sur mes jours.

Oui, la maison sans moi se tasse,

Depuis longtemps, mon vieux chien dort ;

Dans les rues de Moscou, la mort,

Je le sais, me suit à la trace.

J'aime cette ville pourtant,

Si décrépite, s'embourbant,

Ville où l'antique Asie somnole

Comme étalée sur ses coupoles.

Quand le croissant me paraît trop

Lumineux, et qu'il m'ensorcelle,

Mes pas s'en vont vers mon bistrot

Toujours par la même ruelle.

Dans ce repaire, quel fracas !

Je bois, la nuit, dans les buées,

Avec des bandits la vodka,

Lis mes vers aux prostituées.

Mon coeur bat fort, mon mal s'aggrave...

M'oubliant, je dis pour finir :

"Comme vous, je suis une épave,

Sur mes pas pourquoi revenir !"

Oui, la maison sans moi se tasse,

Depuis longtemps mon vieux chien dort ;

Dans les rues de Moscou, la mort,

Je le sais, me suit à la trace...

(traduit du russe par Katia Granoff)

lissitzky : graphiste révolutionnaire chez les soviets













Lazar Markovich Lissitzky (1890-1941) (Лазарь Маркович Лисицкий), ou Lissitsky dit El Lissitzky (Эль Лисицкий), créateur du Groupe G qui assure le trait d'union primordial entre l'abstraction révolutionnaire soviétique et les recherches artistiques de l’avant-garde berlinoise. Il se rallie au mouvements Bauhaus et de De Stijl en 1923. Il est le créateur du « premier drapeau soviétique ».


13 avril 2007

"Raison Basse" -collectif- Caméras animales 2007

« Raison Basse » comme l’indique la quatrième de couverture est un syntexte, c’est à dire une solution concentrée de textes et de pensées tout azimut. C’est un livre que l’on ouvre au hasard, par une sorte de divination taoïste. La numérotation parait en outre bien peu adaptée à ce vortex d’écriture subjective. La lecture peut en être difficile, ardue, énigmatique, énervante ou passionnante. Un peu à la manière des points vitaux de la médecine asiatique, chaque texte englobe toutes ces définitions suivant l’heure et le moment. C’est un livre qu’on ouvre donc par curiosité, et par désir de bourlinguer entre les 30 auteurs inclassables, venus des amas gazeux du net et des écritures déviantes. C’est aussi un livre que l’on referme souvent, puis on y revient, attiré par une forme de surnature qui émerge de cette raison basse lycanthrope. Nous avons affaire à un objet littéraire élitiste, et ce mot doit être compris en opposition avec les rayons des supermarchés. Raison basse avance en tapinois, rampe dans le réseau de fil de fer, tente d’éviter les mines. Dans ce no man’s land des écritures déviantes, inutile de chercher une direction entre le lettrisme, la net écriture, et les classiques. J’apparais en outre dans cette dernière catégorie, gémellaire du dictionnaire avec une petite pointe d’humour nanochévien. Raison basse n’est pas un livre hiérarchisé et policé, c’est au contraire une association de malfaiteurs, dans le sens de ces grandes compagnies de routiers du moyen âge qui s’aggloméraient par opportunité. C’est ce qui se rapproche le plus d’une île de la Tortue littéraire, d’une Arcadie de Frankenstein entre surmâles et suffragettes, lycanthropes et cybersdogs.

"Raison Basse" -collectif- Caméras animales 2007


07 avril 2007

Oltretorrente et les âmes brûlées

















Ce livre de Pino Cacucci raconte la résistance de la ville de Parme en 1922 contre les 20 000 fascistes commandés par l’incompétent Roberto Farinacci puis le flamboyant Italo Balbo. Malgré les ordres de Mussolini, les escouades (squadre) fascistes se cassèrent les reins sur les barricades de la rue Oltretorrente défendue par les arditi del popolo, ces troupes de chocs issues des compagnies hardies, ou compagnies de la mort de la première guerre mondiale. Le livre nous fait redécouvrir ces héros oubliés comme Guido Picelli, ou Antonio Cieri, et tous ces anonymes qui osèrent porter un terrible camouflet au fascisme : sa première défaite. Ces arditi del popolo continueront leur combat en Espagne dans les brigades internationales de la colonne Lénine du POUM.

Zone grise de l’histoire, reléguée dans les terres de l’oubli, la résistance de Parme peut aujourd’hui être considéré comme le premier combat de la seconde guerre mondiale...
Là ou des Etats, des gouvernements et des hommes politiques se sont fourvoyés dans un imbécile pacifisme neutraliste face aux fascismes européens, des hommes seuls armés de grenades, de poignards et de pistolets, ont ouvert la voie désespérée vers une victoire future. Pino Cacucci cite le poète Essenine à propos des défenseurs de Parme « Avec l'ardeur on brûle la vie plus rapidement, mais c'est pour resplendir plus intensément. ». On pense alors au Feu Follet de Drieu la Rochelle, à ces hommes jeunes de l’entre deux guerre qui ont brûlés leurs vies tels des papillons s’approchant trop près de la flamme de l’existence. Et ce feu follet, n’est en fin de compte que l’embrasement de l’âme à l’ultime instant. Mais est-ce vraiment la fin quand la lumière de ces âmes brûlées, depuis les nuits de Fiume, les barricades de Parme, les cafés de Paris, ceux de Moscou ou de Madrid, nous parviennent encore comme la lumière des étoiles disparues ?


Oltretorrente - Pino Cacucci-Christian Bourgois Editeur (2005)



06 avril 2007

Nose Dive On The City



















Nose Dive On The City- Tulio Crali (1939)


Tulio Crali, mort en 2000, fut certainement le dernier grand peintre futuriste. On retrouve dans sa peinture les concepts de Fedele Azari dans "Perspective in Flight". Ce tableau peint en 1939 sera une source d'inspiration pour de nombreux artistes américains du Pop Art. Mais la technique de déstructuration du cockpit, sa disparition fusion au sein des grattes-ciel, ne sera jamais égalée.


02 avril 2007

Jean-Pierre Valette, Guido Keller et l'aéro-futurisme

















Belle tête chauve de futuriste ou constructiviste russe à la Rodchenko, Jean-Pierre Valette travaille sur le concept de « l’aérien ». Il réalise ainsi, ou disons plutôt, il rêve ses sculptures au gré de ses dérives entre la Science Fiction et le futurisme. Ses étranges constructions organiques de fer et de plâtre semblent issues d’une vie stratosphérique planant dans les océans gazeux de Jupiter. Jean-Pierre Valette doit avoir lu ses grands classiques de la S-F avec Sylverberg, P.K Dick et Franck Herbert, en s’essayant ainsi à la tentative d’émanticipation (entre anticipation et émancipation...) Il s’agit bien sûr d’un envol encore timide, mais qui détermine à la manière des premiers aéronautes, un désir de s’élancer vers le bleu du ciel, échappant aux monades urbaines et rêvant au plus oultre.

On voit ainsi chez Jean-Pierre Valette, une volonté de revenir aux premières expérimentations des futuristes avec l’avènement de l’aero-futurisme à la fin des années 1920. Mais cette tentative icarienne de l’art avait été abandonnée pour des considérations plus terriennes. L’art revenait sur terre. Seul en son temps le poète pilote Guido Keller avec l’association artistique du Futurblocco et le futuriste Azari, avait imaginé « la conquête du ciel » un spectacle-sculpture dynamique avec plus de 500 aéroplanes produisant leur propre musique avec leurs moteurs. Dans les années 1925, en phase avec les idées de Keller, le compositeur américain « bad boy of music » George Antheil composera son « ballet mécanique »(message to Mars) en utilisant des moteurs d’avions. Dans sa dernière tentative icarienne, Marinetti fait paraître le manifeste de l’aero-peinture futuriste en 1929, ou il s’agit de d’exalter « l’immense drame visuel et sensoriel du vol ». Mais tout ceci malgré les belles envolées poétiques, ne resta qu’une mise à plat picturale de la sensation, là ou Guido Keller rêvait de sculpter le ciel. Mais Keller était par définition un artiste sans œuvre, puisque toute construction imaginaire devait se délier et se déliter dans l’espace et ne jamais laisser de trace, car la vie ou plutôt le concept de « cité de vie » et celle du bal des ardents, était l’Art, cet espace, cette cathédrale en mouvement ou l’homme ivre qui tournoie sur une piste de danse, s’élève et va cogner sa tête de fer contre les mille points de lumière de la voûte du ciel.

L’utopie futuriste, emportée par les compromissions politique set l’abandon du modèle révolutionnaire, fit de l’aéro-peinture, une singulière étape, un sursaut vite étouffé, au sein d’un mouvement moribond. On se demande si le Guernica de Picasso ne fut pas le coup de grâce porté à l’aéro-peinture, mais aussi ce qui est plus grave, la négation de l’aéro-futurisme de Keller, et l’impossibilité après Picasso, de projeter l’art vers les étoiles...

L’art moderne s’est depuis longtemps ritualisé dans une conception terrienne et chtonienne qui conduit de Picasso jusqu’aux « émasculations artistiques » des actionnistes viennois. Pourtant, entre temps, quelques singuliers artistes ne suivront pas la voie Appia tracée par le génial peintre espagnol, et nous voyons Yves Klein qui se réapproprie le bleu du ciel de Bataille mais aussi l’idée d’un saut mystique dans le vide. Alors que l’artiste aviateur Joseph Beus, véritable épigone de l’idée kellerienne du rire et de l’envol, ouvre une porte, qui sera vite refermée par l’art contemporain. On lui préféra un art moins joyeux, plus galeriste, plus matérialiste avec le pop art, l’art vidéo et tous ses avatars ne s’élevant jamais au delà des pâquerettes. L’art contemporain, englué dans l’humus, est ainsi devenu une serre bourgeoise et réactionnaire, ou poussent de jolies orchidées industrielles, aussi obscènes que des bouquets de fleurs sous cellophane vendus en dollars.

Nous voudrions dès lors voir s’élever sous les volutes de fer et de verre des Grands Palais, des œuvres volantes, aériennes, papillonnant, et délivrant l’homme de la malédiction des bunkers et de l’attraction terrestre. Un art qui s’élève parmi les rêves de pierre des cathédrales, victoires de Samothrace volantes ou Jocondes gonflées à l’hélium, explosant dans la noosphère ou allant se perdre dans l’immensité du cosmos.






















perspective in flight - Fedele Azari-1926



Voir l'expo de Jean-Pierre Valette :

Galerie Artcore / Johan Tamer-Morael
40 rue de Richelieu
75001 Paris
T +33 1 47 03 09 60
E contact@artcore.fr
Jean Pierre vallette du 29 Mars au 27 Avril

29 mars 2007

Photos 10 ans de Colette à la Scala

Quelques moments de grâce dans un océan de platitudes. Quelques regards furtifs, la caresse d'un flash, et le temps infime suspendu aux lèvres de belles inconnues, de ces passantes qui passent comme nous passons...






23 mars 2007

Vendôme, Techniboat et Colette

















La galerie du 22 place Vendôme a un petit côté loft berlinois chic. On passe rapide devant les photos Indiana Jones de Chayan K. Paysages à la Lost et inspirés par les « 9 inconnus » de Talbot Mundi ou les mines du roi Salomon revues par Photoshop. Le genre à s’arracher dans les boites de nuits de Singapour. Les tableaux de Neila Serano ont un petit côté Egon Schiele revival, avec une pointe acérée et des poses lascives et des petits commentaires poilants. Le champagne est bon et la compagnie variée. Un vieil écrivain vénézuélien me propose même de venir chez lui boire du champagne avenue Foch. Je décline aimablement l’invitation... C’est fou l’hospitalité des cocktails mondains ?

Rien de tel qu’une petite croisière sur la Seine. Le Techniboat nous attend quai Henri IV. Un grand yacht éclairé comme un sapin de noël rose et bleu. Ambiance foire du trône avec ses fontaines de chocolat fondant, ses barbes à papa, ses gaufres et autres glaces et bonbons à l’ancienne. Ah ! Ces lèvres goulues qui se tendent et ces doigts pourléchés, sans oublier le glissement huileux et noir du cacao sur un rouge à lèvre carmin. Et vogue le navire dans les frimas dignes d’un fiord norvégien. Le Capitaine est un vieux loup de mer et il pousse l’expédition jusqu’à Meudon, sans doute inconscient de la cargaison de pochtrons et de pochtronnes qu’il transporte en sus des passagers clandestins. Patrick Eudeline fait parti du lot, lui qui s’arrache la glotte dans un rock n roll déchainé en fond de cale. Sommes-nous dans le golfe des peines. Déjà beurrés, déjà verts à force de laper de l’alcool de genièvre, et de tournoyer de babord à tribord et d’avant en arrière à la recherche de Moby Dick. La Seine est une clepsydre... Oh Temps suspend ton vol ! Le capitaine Achab s’écroule devant nous après avoir envoyé un « mordeur » au tapis : L’homme s’envole comme une mouette et contrôle à la perfection son coefficient de pénétration dans l’air. Il semble posséder un gyroscope dans le bras droit, celui qui tient le verre à gnôle. Il retombe en déposant ses vertèbres une à une sur la moquette. Le verre reste à la verticale, pas une goutte ne manque, du grand art. Mais comme l’homme est poilu comme un loup garou et qu’il veut nous mordre nous nous dispersons dans la nature. Nous tombons sur la compagnie du bon goût alors que nous avons une haleine de bouc écossais. Une grosse Ferrari rouge nous attend sur le quai mais ce n’est malheureusement pas pour nous.

Colette a 10 ans mais "émancipée comme une salope de 21 ans" ( voir commentaire...), et telle une midinette elle va à la Scala. C’est un peu comme revenir sur le lieu de ses premières érections que de pénétrer cette grosse boite à meufs ! ça coince aux entournures mais à force de pousser dans la bonne direction comme une phalange d’hoplites, ça passe. On accumule les verres comme des mules, prévoyants Touaregs que nous sommes et la tribu s’éclate en mille morceaux. Je trinque avec Franck Knight et je croise Xavier de Moulin qui se fraie un passage avec son brise glace numérique- « J’ai perdu les stop talking, lui dis-je, je crois bien qu’ils ont arrêté de parler cette nuit ! Le flash lumineux de la caméra m’éblouit – « Moi aussi ! me répond l’homme à la caméra de Paris Dernière. ça c'est du réalisme soviétique ! Après les choses deviennent moins clair, c’est l’errance un verre à la main dans de multiples univers sonores : la boite à rap, le dance floor techno, le coin gay, les escaliers, bar VIP et la boite Rock n roll ou les stop talking retrouvés roulent leur bosse. On se dit que tout ça ne sert plus à rien, et on se gerbe, cul sec, dans les rues mornes d’un Paris matinal ou pas un chat ne bronche.

17 mars 2007

La pyscho-analyse révolutionnaire du Docteur Gross


Voici le Docteur Otto Gross, disciple de Freud et Carl G. Jung, qui passa la frontière de l'hérésie en s'éloignant des conceptions "bourgeoises" de ses maîtres. Otto Gross considérait que la psycho-analyse avait une vocation révolutionnaire, et qu'elle devait servir à libérer l'homme et la femme de leurs compulsions face à la société. Il préconisait le retour des pulsions et de l'érotisme dans une perspective anarchiste. Il influença l'anarchisme allemand mais aussi le groupe Dada de Berlin par l'intermédiaire de son disciple Franz Jung. Son emprisonnement en 1913 déclencha une "cause célèbre" en mobilisant de nombreux artistes européens comme Blaise Cendrars. Le personnage de Moravagine de Cendrars est d'ailleurs librement inspiré de la vie d'Otto Gross. Les idées de Gross influencèrent aussi l'écrivain anglais D.H Lawrence par l'intermédiaire de son épouse Frida von Richtofen ( ancienne amante d'Otto Gross.)
En proie à une dépendance à la drogue, le Docteur Gross mourru d'une overdose en 1920.

06 mars 2007

Francesco Barraca et Guido Keller

" Ferrari, peignez le cheval de mon fils sur votre voiture, il vous portera chance. " C’est la mère du Vicomte Francesco Barraca qui suggera cet emblème au jeune Enzo Ferrari qui venait de gagner sur le circuit de Savio à Ravenne en 1923. C’était ce petit cheval cabré qui était peint sur l’avion de chasse de Francesco Barraca, l’as de la chasse italienne qui fut tué au combat en 1918, dans des conditions similaires à celles du Baron Rouge, dont la fin fut racontée par Hugo Pratt dans l'album Corto Maltese, les Celtiques. L’un des membres de son unité, entièrement composée d’as, était Guido Keller dont la spécialité était d’organiser des duels « courtois » avec les aviateurs autrichiens. Il créa aussi « la confrérie des cheveux coupés » dont les impétrants devaient se couper les cheveux en altitude. L’avion de Keller était en outre équipé d’un service à thé et il n’était pas rare qu’il le pilota en pyjama accompagné de son aigle apprivoisé. Son caractère chevaleresque fit que seulement 3 victoires lui furent octroyées bien qu’il eut vaincu un nombre considérable de pilotes autrichiens sans les abattre. Devenu le « chef des opérations spéciales » du poète-soldat Gabriele D’Annunzio en 1919, il organisa les dernières grandes opérations de piraterie en Europe ainsi que de nombreux coups de mains, tels que le détournement de trains, ou l’enlèvement d’un général italien qui fût ensuite « invité » à dîner avec tous les honneurs. Ses expéditions aériennes furent dès lors de véritables opérations futuristes dadaistes. Un jour, se prenant d’amitié pour un jeune âne, il se posa dans le pré, attacha l’animal dans sa carlingue, et redécolla avec son nouveau compagnon...













Guido Keller


03 mars 2007

Le ténia des lazes est de retour !

Cette photo résume toute l’horreur de notre époque. L’homme est en pleine page d’un numéro du Figaro Magazine. Le paysage est celui d’un désert californien. Un sentiment d’obscénité m’étreint. Cette photo me dégoute, je veux détourner la tête, mais il est trop tard. L’homme est vêtu d’une combinaison blanche immaculée de peintre en bâtiment, il écarte les jambes, les pieds chaussés de Rangers militaires, poussant son bassin vers l’avant afin que le spectateur pose son regard vers sa braguette à la boursoufflure évidente. Il a les bras sur les hanches dans la position du dominant qui vous toise avec le mépris du surhomme. Je repense alors au poème de Paul Celan dont la lecture me tire encore les larmes. « Lait noir de l’aube, nous te buvons... ». Face à cette image du « maitre » hier comme aujourd’hui ... Les lunettes noires énormes, la chevelure blonde longue et frisée vient ajouter un mauvais goût kitch à cette vision d’horreur. La combinaison est ouverte sur un torse bronzé et puissant acquis sur des machines à fonte. L’homme revient 30 ans après. Ce n’est ni un Papillon ni un communard exilé à l’île du diable. Non « ce maître venu d’Amérique » est un petit chanteur de variété. Un faiseur patenté des années 1970. Il ne revient pas avec la hargne et le désespoir d’un Dreyfus, d’un Bakounine ou d’une Louise Michel. Il revient avec la morgue d’un nouveau riche faisant construire une hacienda mexicaine dans son village du Morbihan. « Je suis légion » dit-il, car « je suis partout ». Vous le verrez dans des clips publicitaires arborant un marcel, des biceps ostensibles et un énorme téléphone phallique. Vous lirez ces dépêches pré mâchées dans tous les quotidiens et journaux. Les ondes radiophoniques passant de l’anneau de Moebius à celui de Goebbels, chanteront le messie de la variété. Des journalistes crieront au génie, au retour de l’enfant prodigue. Les Femmes s’arracheront les ovaires sur son passage, les hommes s’émasculeront en l’honneur du demi-dieu. Il revient, et il veut de la chair, du sang et de l’argent. Il veut les royalties des 30 ans d’impatience, des 30 ans de mépris envers ces hommes et ces femmes. Il veut le fruit du malheur, prendre sa part des trente piteuses. Vous n’échapperez pas à son emprise, les étals des librairies arborent déjà des dizaines de livres à sa gloire. Vous achèterez le disque. Vous verrez le film. Un ventre énorme vous digère mais le ver solitaire, le ténia des lazes, veut sa ration de sang, de hype et d’honneurs. « Lait noir de l’aube, nous te buvons... ».